La pandémie profite à l'industrie des logiciels de surveillance anti-tricherie qui sont de plus en plus déployés,
pour surveiller les étudiants pendant les examens en ligne

Dans plusieurs pays, suite à la pandémie de coronavirus, des mesures de confinement ont été prises, encourageant les professionnels qui le pouvaient à exercer leurs métiers en télétravail, et les élèves à passer aux cours en ligne. Cette situation a encouragé la mise en place de certains mécanismes pour s’assurer du bon déroulement du télétravail ou des examens scolaires. Mais ces mesures n’étaient pas souvent les bienvenues.

Lorsque Arielle G. Brown, à la North Carolina A&T State University, a passé son examen de marketing international en septembre, un programme de détection de tricherie a analysé son comportement via une webcam toute la durée de l’épreuve. Après le test, son professeur agrégé a envoyé un e-mail furieux à sa classe suite à un « comportement suspect » que le logiciel avait signalé. « En dehors d'un seul élève vous avez tous violé un protocole de test majeur. Vous tous, en dehors d'un seul élève, avez redimensionné votre navigateur, ce qui signifie que vous êtes allés sur d'autres sites. Si cela se reproduit, vous aurez simplement un 0 au devoir ».

« EN 6 MINUTES UN ÉTUDIANT A EU 776 MOUVEMENTS DE LA TÊTE ET DES YEUX », a-t-elle noté. Ajoutant plus tard : « je n’aimerais pas avoir à vous rappeler à l’ordre ».


Mais Brown et ses camarades de classe n’ont pas digéré ces accusations de tricherie. Ils ont rapidement créé un groupe de discussion - « Comment diable sommes nous [censés] contrôler nos yeux », a écrit un étudiant - et Brown a partagé l'e-mail dans un tweet qui a rapidement attiré l'attention des administrateurs et obtenu plus de 100 000 «J'aime» .


« C'était tellement agressif », a-t-elle déclaré dans une interview. « Des trucs auxquels les gens ne penseraient pas à deux fois dans une vraie salle de classe étaient utilisés contre nous ».

Les entreprises de « surveillance en ligne » ont vu dans les mesures de confinement une chance de capitaliser sur la pandémie en vendant aux entreprises des surveillants numériques de leurs travailleurs et aux écoles des logiciels de suivi oculaire conçu pour détecter si les étudiants sont en train de tricher à leurs examens.

Rien qu’aux États-Unis, ces derniers mois, ils ont engrangé des millions de dollars, dont une partie de l’argent public, et ont vendus leurs à des milliers d’écoles (universités comprises). Mais ils ont également déclenché une révolte nationale de surveillance des écoles, les étudiants organisant des manifestations et adoptant des tactiques créatives pour pousser les administrateurs du campus à reconsidérer les accords.

Certains étudiants affirment qu’à cause de ces systèmes, ils avaient trop peur d’effectuer trop de clics lors d’examen ou de laisser balader leurs yeux sous peine d'être considérés comme des tricheurs. Associé au fait qu’il leur était interdit de quitter leur écran pendant la durée des examens, la situation a déclenché du stress chez plusieurs étudiants.

L’un de ces systèmes, Proctorio, utilise des logiciels de détection du regard, de détection des visages et de surveillance par ordinateur pour signaler tout mouvement de tête « anormal », mouvement de la souris, déplacement des yeux, redimensionnement de la fenêtre de l'ordinateur, ouverture des onglets, défilement, clic, saisie et copier-coller. Un élève peut être signalé comme ayant terminé le test trop rapidement ou trop lentement, en cliquant trop ou pas assez.

Si la caméra voit quelqu'un d'autre en arrière-plan, le système peut signaler « plusieurs visages détectés ». Si quelqu'un d'autre passe le test sur le même réseau - par exemple, dans un dortoir - il s'agit d'une « collusion d'examen » potentielle. Si la salle est trop bruyante, la connexion Internet trop irrégulière, la caméra plante, etc. le système va signaler des irrégularités.

Les fermetures massives d'écoles à la suite du coronavirus entraînent une nouvelle vague de surveillance étudiante

La situation créée par l’utilisation de ces systèmes a provoqué la colère de nombreux étudiants, dégénéré en guerre des mots en ligne et parfois en poursuites judiciaires. Certains étudiants ont même essayé de faire du reverse engineering, fouillant dans le code pour avoir plus de détails sur la façon dont le système surveille des examens notamment lorsque les enjeux sont élevés.

En septembre, Erik Johnson, un étudiant en ingénierie logicielle de 18 ans à l’université de Miami, dans l’Ohio, a déclaré avoir fouillé les fichiers que Proctorio enregistre sur les ordinateurs des utilisateurs parce qu’il voulait comprendre comment l’entreprise protégeait les données des étudiants.

Il a partagé ses conclusions, qui remettaient en question la profondeur de la surveillance du système et l’accès aux ordinateurs des étudiants, dans une série de tweets, prenant le soin de taguer la direction de l’université. « Le changement ne se produira pas si les universités et vos professeurs ne sont pas au courant de ces choses », a-t-il écrit.

Il a été surpris de voir la rapidité avec laquelle l'entreprise a riposté, poussant Twitter et d'autres sites à supprimer les publications de Johnson. Proctorio, a-t-il ajouté, a également bloqué son adresse IP, l'empêchant potentiellement de l'utiliser pour de futurs examens dans ce qu'il a appelé un acte de rétribution « absurde ».


La tension a suscité des débats plus profonds sur le virage vertigineux des États-Unis vers l’éducation en ligne. Arrêter quelques tricheurs peut-il justifier de traiter chaque élève comme un potentiel fraudeur ? Les tests sont-ils si importants qu’il faille mettre un stress supplémentaire sur les étudiants dont la vie a déjà été bouleversée ?

Jesse Stommel, un enseignant ayant 20 ans d’expérience dans le métier et fondateur du journal académique Hybrid Pedagogy, a publiquement critiqué le chef de Proctorio cet été. Il a indiqué avoir été submergé de messages émotionnels « parlant de la douleur, de l'anxiété, de la peur, de l'inquiétude suscitée chez les étudiants au sujet de cet outil ».

La plupart d'entre eux sont passés des tests traditionnels aux examens vidéo haute pression dans lesquels chacun de leurs mouvements est examiné. Il n’est pas étonnant, a-t-il dit, qu’ils ripostent. Au cœur du logiciel, a-t-il déclaré, « la valeur la plus claire transmise aux étudiants est " Nous ne vous faisons pas confiance " ».


Une expérience profondément déconcertante

Les entreprises comme ProctorU, Respondus et Honorlock, font la promotion d'un large éventail de technologies anti-tricherie qui peuvent verrouiller les navigateurs Web des étudiants, suivre leur activité informatique ou connecter leurs microphones et webcams à de grands centres d'appels de « surveillants » payés à regarder les élèves passer leurs tests. Certaines entreprises proposent également des logiciels d'intelligence artificielle pour détecter les comportements potentiellement suspects, notamment des scanners faciaux pour vérifier l'identité d'un candidat et des capteurs oculaires pour signaler s'il semble trop longtemps regarder autre chose que l'écran.

Les entreprises affirment que leurs systèmes peuvent détecter de nombreuses méthodes inventives que les étudiants peuvent employer pour se jouer des tests, comme regarder des notes murales, copier à partir d'autres sites Web ou écouter un ami dire les réponses à voix haute. Avec Proctorio, n'importe lequel de ces « indicateurs de comportement » - ou tout ce qu'un élève fait différemment du reste de la classe, appelé «anomalie» - peut élever le « niveau de suspicion » d'un élève, ce que les élèves ne sont pas autorisés à voir.

Lors d'entretiens avec 14 étudiants, beaucoup d'entre eux ont déclaré que les systèmes les signalaient également de nombreux petits mouvements inoffensifs, comme lorsqu'ils prenaient des notes ou lisaient les questions à haute voix ou détournaient les yeux pour réfléchir. Bien que les professeurs puissent ignorer les conclusions des systèmes anti-tricherie, rien n’est garanti. Et pour défendre leur intégrité, les étudiants devront peut-être prouver que les systèmes se sont trompés.

Certains étudiants ont déclaré que l'expérience de voir des inconnus et des algorithmes juger silencieusement leurs mouvements était profondément déconcertante, et beaucoup craignaient que même être accusé de tricherie puisse mettre en danger leurs chances d'obtenir de bonnes notes, des bourses, des stages et des carrières post-diplôme.

Un « diplôme corona » que les futurs employeurs pourraient trouver « pas très crédible » sans ces mesures ?

Mais les dirigeants de ces entreprises ont estimé qu'un semestre sans surveillance transformerait les tests en ligne en un terrain vague sans loi. Scott McFarland, directeur général de ProctorU, qui travaille avec plus de 1 200 écoles dans le monde, a évoqué les données de l'entreprise de l'année écoulée indiquant que le système avait détecté des « ressources non autorisées » ou déclenché une « intervention active » d’un surveillant pour lutter contre la fraude potentielle en temps réel, dans plus d'un million de tests surveillés. Le système, a-t-il ajouté, avait signalé 247 000 « manquements confirmés à l'intégrité » (soit environ 6% de leurs 3,9 millions d'examens surveillés).

Mike Olsen, le directeur général de Proctorio, qui a facturé à certaines écoles environ 500 000 $ pour une année de service, prévoit de suivre plus de 25 millions d'examens dans plus de 1 000 écoles cette année. Il a déclaré que sans mesures anti-triche en place pendant la pandémie, les réalisations des étudiants dans les collèges seraient à jamais ternies - un « diplôme corona », comme il l’a appelé, que les futurs employeurs pourraient trouver « pas très crédibles ».

Mais les exigences techniques des systèmes ont rendu la simple réalisation de tests plus compliquée. Un étudiant de l'Université Wilfrid Laurier en Ontario a partagé les instructions lorsqu’il a passé son algèbre.

Pour commencer, les étudiants devaient effectuer une « analyse de l'environnement » en présentant tout ce qu'ils pourraient utiliser pour leur test, y compris leur calculatrice et tout autre papier brouillon, devant la webcam pendant trois secondes par objet. Ils devaient également positionner un miroir pour prouver devant la webcam que rien n'est collé à l'écran, le miroir lui-même devait être scanné.

Selon le guide, tout étudiant souhaitant aller aux toilettes devait d'abord « indiquer dans le microphone : "Je dois aller aux toilettes et je reviendrai rapidement" ». Les étudiants qui enfreignent les règles ou rencontrent des difficultés techniques peuvent faire l'objet d'une enquête pour faute académique.

« Les instructions me donnent plus d’anxiété que le test lui-même », a déclaré l'étudiant.

Sources : courriel d'un professeur, Erik Johnson (GitHub, twitter), ProctorU, Respondus, Honorlock

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