L'expérience à 30 milliards de dollars qui a affaibli une génération : quand la tech envahit les salles de classe pour remplacer les manuels scolaires sans preuves d'efficacité,
la génération Z serait la première moins douée sur le plan cognitif que ses parents

Le bilan est accablant. Après un quart de siècle de politique massive d'équipement numérique dans les écoles américaines, les neuroscientifiques tirent la sonnette d'alarme : loin d'avoir dopé les capacités intellectuelles des jeunes, l'invasion des tablettes et des laptops en classe a produit l'effet inverse. Selon le neuroscientifique Jared Cooney Horvath, qui a témoigné devant la commission Commerce du Sénat américain, la génération Z serait la première, depuis que les sociétés industrialisées mesurent le développement cognitif — soit depuis la fin du XIXe siècle —, à faire un score moins élevé que la précédente sur les tests standardisés. Une affirmation qu'il a également portée dans les colonnes du New York Post et relayée depuis par de nombreux médias, mais qui reste à ce stade celle d'un chercheur isolé, et non un consensus scientifique établi.

Horvath s'appuie sur les données du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), administré par l'OCDE auprès de jeunes de 15 ans dans une quarantaine de pays. Les résultats sont sans appel selon lui : non seulement les scores chutent, mais ils chutent proportionnellement au temps passé devant un écran en contexte scolaire, et ce dans environ 80 pays. Le chercheur précise que le recul ne se limite pas à une discipline : il couvrirait l'attention, la mémoire, la littératie, la numératie, les fonctions exécutives et même le QI général. Des données préoccupantes, mais qui méritent d'être lues avec le recul critique qu'impose toute corrélation statistique — la causalité, elle, reste plus difficile à établir.


L'histoire commence en 2002. Le Maine, État rural du nord-est des États-Unis, devient le premier de la fédération à lancer un programme d'équipement numérique universel dans ses établissements scolaires. À l'initiative d'Angus King, alors gouverneur, 17 000 laptops Apple sont distribués dès la première rentrée à tous les élèves de septième année (soit l'équivalent de la cinquième française) répartis dans 243 collèges. Le message est clair : donner à chaque enfant, quelle que soit son origine sociale, un accès privilégié à la connaissance via internet. Une vision progressiste, séduisante, et qui allait faire école.

En 2016, le Maine avait déjà distribué 66 000 ordinateurs et tablettes. Mais surtout, son exemple avait essaimé dans tout le pays. Le modèle « one-to-one » (un appareil par élève) est devenu un standard éducatif brandi comme l'avenir de l'enseignement. En 2024, les États-Unis dépensaient plus de 30 milliards de dollars par an pour équiper leurs établissements en technologie numérique. Un chiffre vertigineux, représentant un effort budgétaire colossal sur lequel des générations entières d'élèves ont fondé leur parcours scolaire.

Pourtant, dès 2017, des signaux d'alarme auraient dû interpeller les décideurs. Fortune relevait cette année-là que les scores aux tests standardisés dans les écoles publiques du Maine n'avaient pas progressé en quinze ans de programme technologique. Le gouverneur suivant, Paul LePage, qualifiait l'initiative « d'échec monumental ». L'argent continuait pourtant de couler vers Cupertino.

Le verdict d'un neuroscientifique : une génération cognitivement affaiblie

C'est devant la commission Commerce du Sénat américain, en début d'année 2026, qu'un neuroscientifique réputé a posé les mots qui dérangent. Jared Cooney Horvath, chercheur spécialiste des mécanismes d'apprentissage, a livré un témoignage écrit sans concession : la génération Z est moins capable cognitivement que ses prédécesseurs, et ce malgré — ou plutôt à cause de — son accès sans précédent à la technologie. Elle serait la première génération de l'histoire moderne à faire moins bien que la précédente sur les tests standardisés mesurant des compétences fondamentales comme la littératie et la numératie (la capacité de comprendre, d'utiliser, d'interpréter et de communiquer des informations mathématiques, quantitatives et spatiales dans la vie quotidienne).

Horvath s'appuie sur les données du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), administré par l'OCDE auprès de jeunes de 15 ans dans une quarantaine de pays. Les résultats sont sans appel : non seulement les scores chutent, mais ils chutent proportionnellement au temps passé devant un écran en contexte scolaire. La corrélation est statistiquement robuste : plus les élèves utilisent des outils numériques en classe, plus leurs performances cognitives se dégradent.

Le chercheur prend soin de ne pas confondre scores standardisés et intelligence brute — un écueil classique dans ce type de débat. Mais il soutient que ces tests mesurent bel et bien des capacités cognitives opérationnelles, celles qui permettent de résoudre des problèmes, d'argumenter, de comprendre un texte complexe. Des compétences que l'école est censée forger — et qu'elle n'a manifestement pas su préserver dans cet environnement hyperconnecté.


L'attention fragmentée : le vrai poison de l'apprentissage numérique

Comment expliquer ce paradoxe apparent — plus d'accès à la connaissance, moins de compétences ? La réponse réside dans la neurologie de l'attention. Apprendre, selon Horvath, est fondamentalement un processus difficile, inconfortable, qui exige un effort soutenu sur un sujet singulier. C'est précisément cette friction cognitive qui permet à la connaissance de s'ancrer en mémoire à long terme et de devenir transférable dans d'autres contextes.

Or, les outils numériques tels qu'ils sont déployés en classe fonctionnent à l'exact opposé de ce mécanisme. Une étude menée en 2014 auprès de 3 000 étudiants universitaires révélait que ces derniers consacraient les deux tiers de leur temps d'écran à des activités hors-sujet — réseaux sociaux, messageries, vidéos. Chaque interruption, même brève, impose au cerveau un coût de « remise en contexte » significatif. Le multitâche, loin d'être une compétence que la technologie développerait, est associé à une mémoire plus faible et à un taux d'erreur accru.

La psychologue Jean Twenge, professeure à l'Université d'État de San Diego et auteure de travaux de référence sur les différences générationnelles, abonde dans ce sens. Elle rappelle que les applications les plus utilisées par les adolescents — réseaux sociaux, jeux, plateformes de courtes vidéos — ont été délibérément conçues pour maximiser le temps d'usage et la fréquence de reconnexion. Leur modèle économique repose sur l'addiction. Une étude de l'Université Baylor publiée en novembre 2025 a d'ailleurs démontré que TikTok était la plateforme requérant le moins d'effort cognitif pour être consommée, surpassant dans ce domaine Instagram Reels et YouTube Shorts, précisément parce qu'elle combine pertinence et surprise à chaque défilement.

L'introduction de l'iPhone en 2007 aura constitué un tournant supplémentaire dans cette dynamique. En superposant à l'ordinateur scolaire la permanence du smartphone personnel, les jeunes élèves se sont retrouvés dans un environnement d'hyperconnexion permanente dont les effets sur la concentration se sont cumulés tout au long de leur scolarité.


L'industrie EdTech : 30 milliards pour quels résultats ?

La question financière mérite d'être posée crûment. L'industrie de la technologie éducative — l'EdTech — a prospéré sur un discours d'innovation pédagogique qui, rétrospectivement, tenait davantage du marketing que de la science. Les grandes entreprises du secteur ont vendu aux décideurs politiques une promesse d'émancipation par le numérique, sans que les preuves de l'efficacité des outils ne soient systématiquement exigées.

Un sondage mené en 2021 par l'EdWeek Research Center auprès de 846 enseignants américains révèle que 55% d'entre eux utilisent des outils éducatifs numériques entre une et quatre heures par jour, et qu'un quart les utilisent cinq heures ou plus. Ces chiffres illustrent à quel point la transformation des pratiques a été totale — et rapide. Sans que les établissements n'aient eu le temps ni les moyens d'évaluer rigoureusement ce qu'ils achetaient.

Horvath appelle désormais le Congrès à imposer des standards d'efficacité pour financer la recherche sur les outils numériques réellement bénéfiques à l'apprentissage. Il demande également des limites strictes sur la collecte de données comportementales des mineurs par les plateformes éducatives — une pratique encore largement répandue, et qui soulève des questions éthiques majeures indépendamment des enjeux pédagogiques.


Les premières contre-offensives : interdictions de téléphones et retour au papier

Face à ce constat, certains États et établissements ont commencé à renverser la vapeur. En août 2025, 17 États américains avaient mis en place des interdictions de téléphone portable pendant les heures de cours, et 35 avaient adopté des lois en limitant l'usage. Selon le National Center for Education Statistics, plus de 75% des établissements scolaires américains disposent désormais de politiques de restriction du téléphone à des fins non académiques — même si leur application reste très variable sur le terrain.

Cette tendance est observable bien au-delà des frontières américaines.

En France, la loi n° 2018-698 du 3 août 2018 interdit l'utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges — mais son application est longtemps restée à la discrétion de chaque établissement. C'est seulement à la rentrée 2025 que le dispositif « Portable en pause », qui impose la collecte physique des appareils dans des casiers ou pochettes dès l'entrée dans l'établissement, a été généralisé à l'ensemble des collèges français, après une phase d'expérimentation dans une centaine d'établissements en 2024.

La Suède, elle, a opéré un virage encore plus radical. En mai puis août 2023, la ministre de l'Éducation Lotta Edholm a officiellement annoncé le recul de la numérisation dans les écoles, déclarant que « les élèves suédois ont besoin de manuels — les livres physiques sont importants pour leur apprentissage ». Ce revirement s'appuie sur les résultats du PIRLS 2021, qui documentent une chute des scores de compréhension en lecture des élèves de CM1, et sur les données PISA montrant une corrélation négative entre l'usage des ordinateurs en classe et les performances en lecture.

L'Institut Karolinska, l'une des plus grandes institutions médicales mondiales, a apporté son soutien scientifique au changement de cap, affirmant disposer de « preuves claires que les outils numériques nuisent à l'apprentissage ». Le gouvernement suédois a engagé plus de 60 millions d'euros dès 2023, puis 44 millions supplémentaires par an en 2024 et 2025, pour accélérer le retour aux manuels papier. En janvier 2024, les tests standardisés du primaire ont été rendus non-numériques. Et pour l'automne 2026, une loi prévoit de rendre obligatoire la collecte des téléphones portables pour l'intégralité de la journée scolaire dans toutes les écoles primaires du pays.

La tendance dessine donc une prise de conscience collective encore timide, mais réelle : le numérique éducatif n'est pas neutre, et son déploiement sans discernement a un prix cognitif que la société commence seulement à mesurer.

Par ailleurs, la contre-offensive ne se limite pas aux institutions. Certains parents choisissent de plus en plus de retirer leurs enfants des activités scolaires s’appuyant sur l'utilisation des appareils numériques fournis par l'école, tels que les Chromebooks et les iPads, au profit des méthodes d'apprentissage traditionnelles avec papier et crayon. Ce mouvement est principalement motivé par des préoccupations liées au temps excessif passé devant les écrans, aux distractions, aux maux de tête causés par les écrans ; en gros, à la mauvaise influence que l’exposition à la technologie est susceptible d’avoir sur leurs enfants.

Nom : portable.png
Affichages : 3888
Taille : 539,3 Ko

Une responsabilité collective, pas individuelle

Ce qui frappe dans le discours de Jared Cooney Horvath, c'est son refus de faire peser la responsabilité sur les épaules des jeunes eux-mêmes. Quand il travaille avec des adolescents, il leur répète : « Ce n'est pas votre faute. Aucun d'entre vous n'a demandé à passer toute sa scolarité devant un ordinateur. » La Gen Z est, selon lui, la victime d'une expérience pédagogique ratée, orchestrée par des adultes convaincus de bien faire — ou soucieux, pour certains, de vendre.

La dimension des enjeux dépasse largement le seul domaine scolaire. Horvath rappelle que l'humanité fait face à des défis d'une complexité sans précédent — crises sanitaires, dérèglement climatique, révolutions technologiques à marche forcée. Ces défis exigent des générations capables de nuance, d'attention soutenue, de pensée critique. Si la génération Z entre dans la vie active avec des capacités cognitives amoindries, puis se retrouve immédiatement confrontée à une IA générative qui menace les postes d'entrée de gamme — comme le documente une étude récente de Stanford —, le tableau devient franchement préoccupant.

L'ère numérique a tenu une promesse paradoxale : donner accès à tout le savoir du monde, tout en rendant moins capables de le comprendre. Reste à savoir si les institutions sauront tirer les leçons de cette expérience à 30 milliards de dollars avant qu'il ne soit trop tard.

Sources : témoignage du Dr Jared Cooney Horvath, Neuroscientifique et enseignant, législation française, éducation nationale, service public, gouvernement suédois, pourquoi la Suède dépense 100 millions d'euros pour supprimer les écrans dans les écoles, données PISA de l'OCDE

Et vous ?

La technologie en classe est-elle le problème en soi, ou uniquement la manière dont elle a été déployée ? Un usage encadré, structuré pédagogiquement, aurait-il pu produire des résultats différents ?

Les entreprises EdTech portent-elles une responsabilité morale et financière dans ce désastre éducatif, à l'image des fabricants de cigarettes pour les maladies pulmonaires ?

L'interdiction des téléphones à l'école est-elle suffisante, ou faut-il aller jusqu'à limiter drastiquement les ordinateurs en classe pour certaines tranches d'âge ?

Comment réconcilier la nécessité de former des jeunes compétents numériquement — dans un marché du travail qui exige ces compétences — avec les risques cognitifs documentés d'une exposition précoce et non encadrée ?

En tant que professionnels de l'informatique, avez-vous observé chez les jeunes recrues de la Gen Z des différences notables de capacité à résoudre des problèmes complexes, à maintenir une attention prolongée, par rapport aux générations précédentes ?