Résister ou céder : le pari risqué du Danemark dans sa confrontation avec les grandes entreprises technologiques américaines,
quand la souveraineté numérique menace de coûter cher
Longtemps présenté comme un modèle de société numérisée, le Danemark est aujourd’hui devenu un terrain d’expérimentation grandeur nature de la « souveraineté technologique ». Derrière les discours politiques et les concepts abstraits, une réalité beaucoup plus concrète se dessine : celle d’un pays de six millions d’habitants qui tente de reprendre la main face à la domination économique, culturelle et infrastructurelle des géants américains du numérique. Des rédactions en difficulté aux écoles équipées de Chromebooks, en passant par les systèmes informatiques de l’État-providence, la résistance danoise révèle les tensions profondes entre efficacité technologique et indépendance démocratique
Le point de départ de cette confrontation se situe dans le secteur des médias. Alors que la majorité des éditeurs européens ont accepté de signer des accords de licence séparés avec Google ou Meta afin de préserver leur visibilité et leurs revenus, la presse danoise a fait un choix radicalement différent. Refusant la négociation individuelle, les éditeurs se sont regroupés au sein d’une organisation commune afin d’imposer un rapport de force collectif.
Cette stratégie repose sur une crainte précise : celle d’être progressivement affaiblis par une tactique de « diviser pour mieux régner », dans laquelle les grandes plateformes signeraient des accords avantageux avec quelques acteurs, laissant les autres exsangues. Pour les représentants de cette coalition, l’enjeu dépasse largement la question des droits d’auteur ou des extraits d’articles. Il s’agit d’une bataille pour la survie économique de l’écosystème médiatique et, plus fondamentalement, pour le maintien d’une presse libre capable de jouer son rôle démocratique.
Des négociations asymétriques et opaques
Face aux plateformes américaines, les éditeurs danois découvrent une négociation profondément déséquilibrée. Les discussions se déroulent avec des interlocuteurs locaux disposant de peu de marges de manœuvre, tandis que les décisions réelles semblent prises à des milliers de kilomètres, dans des sièges californiens. Les données servant à justifier la valeur – ou l’absence de valeur – du contenu journalistique restent largement inaccessibles, renforçant un sentiment d’impuissance.
Cette opacité s’est cristallisée lorsque Google a affirmé que le retrait des contenus d’actualité n’avait eu « aucun impact mesurable » sur ses revenus publicitaires. Une conclusion vivement contestée par les responsables politiques danois, qui y voient non seulement une méthodologie discutable, mais aussi un symbole du déséquilibre informationnel entre plateformes et producteurs de contenu.
La rupture est encore plus nette avec l’IA générative. Le refus de négocier de certains acteurs majeurs, dont OpenAI, a conduit la coalition danoise à engager des actions en justice, illustrant le passage d’un simple désaccord commercial à un conflit juridique et politique ouvert.
Le coût immédiat de la résistance
Cette stratégie de fermeté a un prix. Les revenus de la presse danoise poursuivent leur déclin, les licenciements se multiplient et la tentation de rompre le front commun demeure constante. La situation ressemble à un dilemme du prisonnier : chacun sait que l’unité est la seule chance de peser, mais chacun redoute qu’un acteur fragilisé cède à une offre bilatérale attractive, faisant s’effondrer l’ensemble du dispositif.
Cette fragilité économique alimente un discours plus large sur la souveraineté : peut-on réellement défendre une indépendance numérique lorsque le coût à court terme menace directement des emplois, des entreprises et des institutions culturelles essentielles ?
Étant donné que le propriétaire de Google, Alphabet, connaît un boom de ses revenus et de ses bénéfices qui a porté sa valeur boursière à près de 4 000 milliards de dollars, le combat est inégal. « Ils peuvent se permettre d'attendre que nous abandonnions », a déclaré Troels Jørgensen, directeur numérique de Politiken, depuis le bâtiment éponyme du journal vieux de 140 ans, situé au cœur de Copenhague.
Des « soldats Google » dans les écoles
La dépendance au Big Tech ne se limite pas aux médias. Elle s’est profondément enracinée dans l’éducation et l’administration. Dans les écoles danoises, les outils de Microsoft et de Google sont devenus omniprésents, au point que certains observateurs parlent d’une génération formée quasi exclusivement sur des écosystèmes propriétaires américains.
Des tentatives de résistance ont bien émergé, notamment à travers des recours juridiques fondés sur la protection des données personnelles. Mais ces victoires se sont souvent révélées temporaires, balayées par un pragmatisme politique assumé : les infrastructures sont jugées trop intégrées, trop efficaces, trop difficiles à remplacer sans coûts massifs et sans rupture de service.
Cette situation alimente un malaise croissant : celui de voir des entreprises privées étrangères exercer une influence indirecte mais durable sur la formation des citoyens et sur le fonctionnement quotidien de l’État.
Chromebooks dans les écoles danoises : une injonction sans application uniforme
Un volet particulièrement révélateur du débat danois sur la souveraineté numérique concerne l’usage des Chromebooks et des services cloud de Google dans les établissements scolaires. En juillet 2022, l’autorité danoise de protection des données (Datatilsynet) avait prononcé une décision forte : à Helsingør, une commune située au nord-est du pays, l’usage de Chromebooks et de Google Workspace for Education — la suite cloud incluant Gmail, Google Docs, Calendar ou Drive — a été interdit pour non-conformité au RGPD, notamment en raison de transferts de données vers des pays tiers sans garanties suffisantes. Cette décision, qui s’inscrit dans l’esprit de l’arrêt « Schrems II » de la Cour de justice de l’Union européenne sur le transfert de données vers les États-Unis, visait à suspendre immédiatement certaines pratiques et à obliger les autorités locales à se mettre en conformité.
Toutefois, la portée de cette interdiction a été nuancée dans les faits. Après qu’Helsingør a fourni une analyse d’impact et engagé des discussions avec Google, le régulateur a temporairement levé le blocage afin de permettre aux écoles de continuer à utiliser les outils pendant que les conditions contractuelles et les aspects techniques faisaient l’objet d’un examen plus approfondi. Cette évolution montre que l’injonction initiale n’a pas débouché sur une cessation immédiate ou généralisée de l’utilisation des Chromebooks dans tout le système éducatif danois : l’application de la décision dépend largement de l’avancement des évaluations de conformité et des négociations locales.
Par ailleurs, en février 2024, Datatilsynet (l’autorité danoise de protection des données personnelles qui est l’équivalent, au Danemark, de la CNIL en France) a ordonné à 53 municipalités danoises d’ajuster leurs pratiques pour se conformer au RGPD, notamment en clarifiant légalement le transfert de données personnelles des élèves à Google ou en modifiant l’usage de ces services scolaires. Cela traduit une approche plus pragmatique : plutôt que de bannir uniformément les produits Google, les autorités cherchent à contraindre chaque collectivité à fournir une justification juridique solide ou à repenser ses accords avec les fournisseurs.
Lobbying et influence institutionnelle
Le débat danois a également mis en lumière l’ampleur des activités de lobbying des grandes entreprises technologiques. Leur présence ne se limite pas aux marchés publics ou aux salles de classe : elle s’étend aux groupes de travail ministériels et aux instances de conseil, brouillant la frontière entre expertise technique et influence politique.
Officiellement, ces collaborations sont justifiées par la compétence des experts mobilisés. Mais pour les défenseurs de la souveraineté numérique, elles participent à une normalisation de la dépendance, rendant toute remise en cause structurelle toujours plus complexe.
L’émergence d’une alternative souveraine
Face à cette situation, le Danemark ne se contente pas de résister : il expérimente. Le pays est l’un des rares en Europe à avoir développé des infrastructures numériques souveraines à grande échelle, notamment pour les services publics. La dématérialisation totale du courrier administratif, via un système national contrôlé localement, est souvent citée comme un exemple de réussite.
Cette approche repose sur une conviction forte : la souveraineté numérique n’est pas un luxe idéologique, mais une condition de survie économique et sociale pour l’État-providence. À long terme, l’argument n’est plus seulement celui de la protection des données ou de l’indépendance politique, mais celui de l’efficacité globale de la société.
Migration vers LibreOffice : initiatives concrètes mais application limitée
Dans une interview accordée au journal danois Politiken en juin 2025, Caroline Stage Olsen, ministre danoise de la Numérisation depuis août 2024, a annoncé qu’elle souhaitait que le Ministère de la Numérisation entame une transition vers des logiciels open source, notamment en remplaçant Microsoft Office 365 par LibreOffice dans le cadre d’un objectif plus large de souveraineté numérique.
La déclaration a été largement relayée par les médias internationaux à la mi-2025, certains titres affirmant que le ministère prévoyait aussi de remplacer Windows par Linux d’ici l’automne. Toutefois, ces informations ont été clarifiées par la suite : la migration ne concerne pas le système d’exploitation Windows, qui reste en place, mais se concentre uniquement sur l’usage de la suite bureautique.
Concrètement, selon les informations disponibles fin 2025, le plan de Caroline Stage Olsen a pris la forme d’un projet pilote : environ la moitié des employés du ministère testent et utilisent LibreOffice en parallèle avec Microsoft 365, avec pour objectif de généraliser l’usage aux autres agents au cours de l’année. Cette étape constitue une avancée par rapport à la simple intention politique, mais elle reste limitée en termes d’ampleur : il s’agit d’une migration progressive et ciblée, et non d’un remplacement systématique à l’échelle de l’ensemble du gouvernement danois.
Les retours d’expérience publiés jusqu’à présent suggèrent que la migration n’a pas encore été finalisée : le ministère continue à exploiter Windows pour ses postes de travail, et Microsoft Office reste disponible dans de nombreux services. Dans plusieurs sources, il est précisé que l’usage de LibreOffice fait l’objet d’un test étendu auprès d’une partie du personnel, mais que la transformation complète dépendra des résultats opérationnels et techniques des premiers déploiements.
L’initiative de Caroline Stage Olsen illustre donc une tendance claire à explorer des alternatives open source pour réduire la dépendance aux solutions propriétaires étrangères, mais elle n’a pas encore abouti à un remplacement généralisé de la suite Microsoft Office ou de Windows au sein du ministère à la fin de 2025. Ce cas reste en grande partie un pilote qui pourrait inspirer d’autres administrations, mais qui n’est pas encore un changement systémique dans toute l’administration publique danoise.
Un laboratoire pour l’Europe
Selon Jan Damsgaard, directeur du département Numérisation à la Copenhagen Business School, « le Danemark, pays le plus numérisé au monde, dépend entièrement des entreprises technologiques américaines, ce qui n'est clairement pas une situation viable ». Il ajoute : « Je pense que c'est une très bonne chose que le ministère de la Numérisation fasse partie de ceux qui testent ces systèmes open source ».
Copenhague (la capitale du Danemark) avait déjà prévu de rompre ses liens avec Microsoft, craignant que les retombées politiques ne l'empêchent d'envoyer des e-mails ou de communiquer en interne.
Copenhague n'est pas la seule ville à envisager cette transition. Aarhus (la deuxième plus grande ville du Danemark) prévoit également de franchir le pas. Bien sûr, le ministère des Affaires numériques a prévu un plan de secours pour revenir aux produits Microsoft si la migration s'avère trop compliquée.
En devenant ce laboratoire de la souveraineté technologique, le Danemark pose une question que le reste de l’Europe ne pourra pas éternellement éviter : est-il possible de réguler et de contenir la puissance des géants du numérique sans accepter un certain niveau de renoncement, de coûts et de frictions ?
L’expérience danoise montre que la souveraineté ne se décrète pas. Elle se négocie, se finance et se construit dans la durée, au prix de choix parfois douloureux. Reste à savoir si d’autres États européens seront prêts à suivre cette voie, ou s’ils préféreront continuer à composer avec une dépendance devenue structurelle.
Sources : Comply Cloud, Politiken, The Local
Et vous ?
Le Danemark prouve-t-il qu’un petit pays peut réellement résister aux géants mondiaux du numérique, ou révèle-t-il surtout les limites de toute stratégie nationale isolée ?
La souveraineté numérique est-elle un impératif démocratique non négociable, ou un idéal dont le coût économique risque de fragiliser des secteurs déjà en crise comme la presse ?
Faut-il accepter une baisse de confort technologique et de performance à court terme pour garantir une indépendance stratégique à long terme ?
L’Union européenne doit-elle imposer une ligne commune face au Big Tech, ou laisser chaque État assumer seul les conséquences de ses choix ?
Former des élèves et des fonctionnaires sur des outils propriétaires étrangers constitue-t-il un risque politique réel, ou une inquiétude exagérée face à la mondialisation numérique ?
Voir aussi :
Bruxelles prépare une offensive open source pour affranchir l'UE des géants technologiques US qui peuvent servir de moyen de sanctions, comme l'illustre le cas du juge français de la CPI Nicolas Guillou








Le Danemark prouve-t-il qu’un petit pays peut réellement résister aux géants mondiaux du numérique, ou révèle-t-il surtout les limites de toute stratégie nationale isolée ?
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