Discussion :
Nous ne sommes que des tas d'atomes et nous pouvons l'être.
Notre planète est déjà complètement bouleversée, maintenant voir cet outil (difficile à mettre en oeuvre) utilisé pour lui en remettre un coup, je suis triste![]()
AI washing, Sam Altman l'admet : l'IA est devenue l'excuse parfaite pour justifier des licenciements qui n'ont rien à voir avec cette technologie,
entre paradoxe de Solow et disruption réelle
Sam Altman l'a lui-même reconnu publiquement : certaines entreprises se cachent derrière l'intelligence artificielle pour justifier des licenciements qui n'ont, en réalité, rien à voir avec la technologie. Ce phénomène, baptisé « AI washing », s'installe durablement dans le paysage économique mondial, brouillant les cartes entre la vraie disruption de l'emploi par l'IA et les restructurations ordinaires habillées en révolution technologique. Une manipulation qui interroge autant sur l'état réel du marché du travail que sur l'éthique des dirigeants.
Lors du sommet India AI Impact Summit, le 19 février 2026, Sam Altman a lâché une petite bombe rhétorique. Interrogé sur l'impact réel de l'IA sur le marché du travail, le PDG d'OpenAI a déclaré : « Je ne connais pas le pourcentage exact, mais il y a une certaine tendance à "blâmer l'IA" lorsque des personnes attribuent à l'IA des licenciements qu'elles auraient de toute façon effectués, et il y a ensuite un véritable remplacement par l'IA de différents types d'emplois. » L'extrait est disponible dans la vidéo ci-dessous.
La déclaration est d'autant plus percutante qu'elle vient de l'homme dont la société est en première ligne du déploiement des technologies susceptibles, justement, de transformer profondément le marché de l'emploi. Sam Altman n'est pas un observateur extérieur : il est l'architecte de cette révolution. Son aveu, même enrobé de nuance, constitue une reconnaissance sans précédent d'une pratique qui se répand à une vitesse alarmante dans les salles de conseil d'administration.
Pour autant, Altman ne nie pas l'impact à venir. Il a précisé qu'il anticipait davantage de déplacements d'emplois liés à l'IA, ainsi que l'émergence de nouveaux métiers complémentaires à la technologie, ajoutant : « Nous trouverons de nouveaux types d'emplois, comme nous le faisons à chaque révolution technologique. Mais je m'attends à ce que l'impact réel de l'IA sur les emplois dans les prochaines années commence à être palpable. »
Cinquante mille emplois sacrifiés sur l'autel de l'IA… vraiment ?
Les chiffres sont vertigineux. Sur les 1,2 million de suppressions de postes annoncées par les entreprises américaines en 2025 — soit près du double du total de 2024 — l'IA n'a été mentionnée comme cause que pour environ 55 000 d'entre elles, soit 4,5 %, selon le cabinet Challenger, Gray & Christmas. Autrement dit, la vague de licenciements qui a déferlé sur les États-Unis en 2025 ne peut pas, loin s'en faut, être attribuée à la seule montée en puissance des algorithmes.
Pourtant, 55 000 emplois, cela reste un nombre colossal de destins brisés sur une justification technologique peut-être fallacieuse. Un rapport de Forrester publié en janvier 2026 a été particulièrement cinglant, estimant que « de nombreuses entreprises annonçant des licenciements liés à l'IA ne disposent pas d'applications matures et validées prêtes à remplir ces rôles », mettant ainsi en lumière une tendance à l'AI washing consistant à attribuer des coupes financièrement motivées à une supposée implémentation future de l'IA.
Le cas Amazon est emblématique de cette ambiguïté. Andy Jassy avait dans un premier temps lié les réductions d'effectifs d'Amazon à l'IA, avant de faire marche arrière en pointant plutôt un sur-recrutement et trop de niveaux de management. Ce type d'incohérence narrative n'est pas anodin : il trahit une communication calculée, ajustée en fonction des audiences visées — les investisseurs d'un côté, les salariés de l'autre.
Du côté des entreprises plus transparentes, ASML, le géant néerlandais des semi-conducteurs, offre un contre-exemple instructif. Malgré de solides résultats financiers boostés par son activité liée à l'IA, ASML a annoncé 1 700 suppressions de postes en janvier sans invoquer l'IA. Son directeur financier Roger Dassen a simplement expliqué vouloir réduire les couches superflues et redonner aux ingénieurs la possibilité de faire leur vrai travail. Une honnêteté qui contraste singulièrement avec les pratiques de ses homologues.
Un mécanisme redoutablement efficace pour séduire les investisseurs
Pourquoi les entreprises pratiquent-elles l'AI washing ? La réponse est, finalement, assez cynique. Selon Tamas Hevizi, directeur de la stratégie chez Tungsten Automation, « lorsque la direction attribue les réductions d'effectifs à l'IA en disant 'l'IA a pris votre emploi', elle offre un narratif tourné vers l'avenir sur l'innovation que les investisseurs ont récompensé dans le passé ». C'est un tour de passe-passe communicationnel : on transforme une déroute managériale ou une mauvaise anticipation du marché en preuve d'agilité stratégique.
Martha Gimbel, directrice exécutive du Yale Budget Lab, abonde dans ce sens. Elle attribue la pratique de l'AI washing à des entreprises qui imputent à l'IA des marges réduites et des revenus en berne découlant de leur incapacité à naviguer dans un contexte de consommateurs prudents et de tensions géopolitiques. En d'autres termes, l'IA sert de paravent commode pour ne pas avoir à admettre des erreurs de stratégie plus prosaïques : un recrutement excessif post-Covid, une mauvaise lecture des marchés, ou simplement une offre qui ne trouve plus preneur.
Les analystes de Deutsche Bank ont d'ailleurs prévenu que les déclarations des entreprises attribuant une grande partie de leurs licenciements à l'IA devaient être accueillies « avec un grain de sel », estimant que « l'AI washing de licenciements sera une caractéristique significative de 2026 ».
Les données macroéconomiques racontent une autre histoire
Face aux discours alarmistes, les statistiques économiques invitent à la nuance. Une étude majeure du National Bureau of Economic Research, publiée en février 2026, a interrogé des milliers de dirigeants aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Australie : près de 90 % d'entre eux ont déclaré que l'IA n'avait eu aucun impact sur l'emploi en entreprise au cours des trois dernières années suivant la sortie de ChatGPT fin 2022.
Le Yale Budget Lab confirme cette lecture. En analysant les données du Bureau of Labor Statistics sur la période allant de la sortie de ChatGPT jusqu'à novembre 2025, les chercheurs n'ont trouvé aucune différence significative dans l'évolution des métiers ou dans la durée du chômage pour les individus occupant des postes fortement exposés à l'IA. Martha Gimbel résume la situation sobrement : aucun effet macroéconomique majeur ne se dessine à cet instant précis.
L'économiste Torsten Slok, de l'Apollo Global Management, a lui évoqué un paradoxe déjà vu. Il établit un parallèle avec le boom informatique des années 1980, rappelant que l'économiste et prix Nobel Robert Solow avait alors observé peu de gains de productivité à l'ère du PC, malgré les prédictions d'une révolution productive — ce que certains ont baptisé le « paradoxe de Solow ». Selon Slok, « l'IA est partout sauf dans les données macroéconomiques entrantes ». La technologie est omniprésente dans les discours, mais absente des statistiques.
Les premiers signaux d'une disruption réelle à l'horizon
Pour autant, tout le monde n'est pas convaincu que la situation restera figée. Erik Brynjolfsson, économiste à Stanford et directeur du Digital Economy Lab, observe dans les données révisées de l'emploi américain quelque chose de nouveau. Il note un découplage entre la croissance de l'emploi et celle du PIB : le dernier rapport sur l'emploi a révisé à la baisse les créations nettes à seulement 181 000 postes, alors que le PIB du quatrième trimestre progressait à un rythme annualisé de 3,7 %. Ce hiatus entre création de richesse et création d'emplois pourrait être le premier signe visible de la substitution technologique.
Sa propre analyse révèle un bond de la productivité de 2,7 % en glissement annuel en 2025, qu'il attribue aux bénéfices de l'IA commençant à se manifester. Il estime que « les données américaines de 2025 suggèrent que nous sortons maintenant de la phase d'investissement pour entrer dans une phase de récolte ». Par ailleurs, une étude de Brynjolfsson publiée en 2025 avait montré une diminution relative de 13 % de l'emploi pour les travailleurs en début de carrière occupant des postes très exposés à l'IA.
Côté entreprises, Klarna a donné le ton. Le PDG Sebastian Siemiatkowski a annoncé que la fintech réduirait son effectif de 3 000 personnes d'un tiers d'ici 2030, en partie à cause de l'accélération de l'IA. Et selon le rapport du Forum économique mondial sur l'avenir de l'emploi 2025, environ 40 % des employeurs anticipent de suivre la même voie.
Un poison lent pour la confiance au sein des organisations
Au-delà des querelles de chiffres, l'AI washing a un effet délétère souvent sous-estimé : il corrode la relation de confiance entre direction et salariés. Selon le rapport Global Talent Trends 2026 de Mercer, les inquiétudes des employés concernant la perte d'emploi liée à l'IA ont bondi de 28 % en 2024 à 40 % cette année, et 62 % des salariés estiment que leurs dirigeants sous-estiment l'impact émotionnel et psychologique de l'IA sur les équipes.
Scott Dylan, fondateur du fonds NexaTech Ventures, synthétise le problème : un salarié à qui l'on dit que son poste a été supprimé à cause de l'IA, et qui constate que l'entreprise n'a en réalité aucun système d'IA capable de le remplacer, nourrit une méfiance profonde, quasi impossible à réparer. Cette fracture de confiance entre dirigeants et équipes pourrait s'avérer, à terme, bien plus coûteuse que les économies réalisées sur les effectifs.
Il y a aussi un risque de crédibilité pour les investisseurs eux-mêmes. Si les entreprises surestiment leurs capacités en IA et utilisent la technologie pour justifier des licenciements, cela suggère un écart entre les gains d'efficience promis et les améliorations opérationnelles réelles — des écarts qui ont tendance à apparaître dans les rapports de résultats futurs.
Un phénomène qui interroge l'éthique du management à l'ère de l'IA
L'AI washing révèle, en filigrane, une tension fondamentale de l'ère de l'IA générative : la technologie est suffisamment puissante et médiatisée pour servir de récit universel, mais pas encore suffisamment déployée pour que ses effets soient mesurables à grande échelle. Ce hiatus entre le discours et la réalité opérationnelle crée un espace que certains dirigeants exploitent sans vergogne.
Pour les professionnels de l'informatique, ce phénomène n'est pas sans rappeler les bulles rhétoriques qui ont accompagné d'autres révolutions technologiques — la promesse du Big Data au début des années 2010, ou les chatbots qui allaient tout révolutionner en 2016. La différence, cette fois, c'est l'ampleur du déploiement réel de l'IA dans certaines entreprises, qui rend la frontière entre la vraie disruption et l'instrumentalisation communicationnelle beaucoup plus difficile à tracer.
Sources : vidéos dans le texte
Et vous ?
Comment distinguer, concrètement, un licenciement réellement causé par l'IA d'un licenciement « habillé en IA » ? Quels indicateurs ou méthodes d'audit vous semblent pertinents ?
Si 90 % des CEO interrogés disent que l'IA n'a pas encore impacté l'emploi dans leur entreprise, pourquoi des leaders comme Dario Amodei ou Klarna annoncent-ils des réductions massives à venir ? S'agit-il d'une honnêteté stratégique ou d'une prophétie auto-réalisatrice ?
L'AI washing est-il uniquement un problème éthique, ou comporte-t-il aussi des risques légaux pour les entreprises qui falsifient les motifs de licenciements ?
En tant que professionnel de l'IT, avez-vous déjà été témoin ou victime d'un licenciement attribué à l'IA sans que celle-ci soit réellement en cause dans votre organisation ?
Voir aussi :
L'intelligence artificielle, alibi parfait des licenciements actuels ? Des études suggèrent qu'elle serait un bouc émissaire, bien que les entreprises l'évoquent de plus en plus pour les suppressions d'emplois
Président de la Réserve fédérale américaine et apocalypse IA : « la création d'emplois est pratiquement nulle », Jerome Powell parle d'une crise provoquée par l'IA qui bloque toute croissance de l'embauche
Les licenciements liés à l'IA ressemblent de plus en plus à une fiction d'entreprise qui masque une réalité : un capitalisme en quête de nouveaux boucs émissaires technologiques, suggère Oxford Economics
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