Piratage logiciel : Richard Stallman affirme que partager n’est pas voler et accuse l’industrie d’avoir transformé l’entraide numérique en faute morale,
« Le partage est une bonne chose et devrait être légal »
Pour Richard Stallman, le mot « piratage » est déjà une concession idéologique. Derrière ce terme chargé, forgé par l’industrie culturelle et logicielle, se cache selon lui une réalité bien différente : le partage. Dans une intervention publique longuement commentée où il a éclairé sans filtre sa pensée, Stallman ne se contente pas de défendre le logiciel libre. Il attaque frontalement l’idée même qu’il serait immoral de copier, de partager ou de contourner les barrières juridiques et techniques imposées aux utilisateurs
Vendredi, Richard Stallman, âgé de 72 ans, a fait une apparition de plus de deux heures à l'Institut de technologie de Géorgie, où il a abordé des sujets aussi variés que l'intelligence artificielle, les voitures connectées, les smartphones, les lois sur la vérification de l'âge et sa distribution Linux préférée. Mais dès le début, Stallman a également déclaré à l'auditoire : « Eh bien, je déteste les DRM et je n'ai aucune copie de quoi que ce soit avec DRM. Je ne veux aucune copie de quoi que ce soit avec DRM. Je n'ai jamais voulu quoique ce soit au point de m'incliner devant les DRM. Alors je dis : "Au diable Spotify et Netflix !" ».
Cela a donné lieu à un moment intéressant lorsqu'une personne lui a demandé plus tard si nous avions l'obligation éthique d'éviter le piratage : « Pensez-vous que nous avons l'obligation éthique d'éviter le partage interdit ? L'article en question parle de piratage. »
Pour mémoire, la Biélorussie légalise le piratage de films, de musique et de logiciels... en provenance de pays « ennemis », en réponse aux sanctions qu'elle a subies pour avoir soutenu l'invasion russe en Ukraine
Refuser le vocabulaire du mot « piratage »
Stallman commence par un geste simple mais radical : il refuse d’employer le terme « piratage » pour parler de la copie de logiciels, de musiques ou de films. Pour lui, le mot n’est pas neutre. Il assimile volontairement le partage à une activité criminelle violente, alors qu’il s’agit d’un acte coopératif entre individus. Copier un fichier ne prive personne de l’original, ne détruit aucun bien et ne crée aucune pénurie artificielle, si ce n’est celle imposée par le droit.
Il est explicite : « La seule façon dont je peux regarder un film, c'est d'obtenir un fichier, par exemple un fichier MP4 ou MKV. Et je suppose que je l'obtiendrais en le copiant à quelqu'un d'autre. Le partage est une bonne chose. Empêcher les gens de partager est mal. » Cette phrase résume une position constante depuis des décennies. Les lois qui interdisent la copie ne protègent pas la société ; elles divisent les individus et instaurent un rapport de domination où l’utilisateur devient suspect par défaut.
Voici un extrait de sa réaction :
« Je n'utiliserai pas le mot "piratage" pour désigner le partage. Le partage est une bonne chose et devrait être légal. Ces lois sont injustes. Le droit d'auteur tel qu'il existe actuellement est une injustice. Et l'article l'explique clairement. Je n'hésite donc pas à partager des copies de quoi que ce soit. Je n'ai pas de copies de logiciels non libres, car cela me dégoûte et je ne veux pas en avoir. Je n'utilise pas de copies. Mais si vous vouliez en copier, j'ai probablement quelque part des CD-ROM qui m'ont été donnés et qui contiennent des logiciels non libres que je n'ai jamais regardés ni utilisés.
« Mais, si vous les vouliez, je vous les donnerais. Je dirais "eh bien, prenez le CD. Je n'en veux pas de toute façon". Mais ce n'est pas parce qu'il existe une loi qui donne à certaines personnes un pouvoir injuste que le fait d'enfreindre cette loi devient répréhensible. Maintenant, en ce qui concerne la musique, je partage la musique. Les lois qui empêchent les gens de partager sont un exemple de division pour mieux régner. Elles sont injustes. Directement injustes sur le plan moral. Diviser les gens en leur interdisant de s'entraider est méchant. Et en ce qui concerne le piratage, j'aime bien le premier Pirates des Caraïbes, mais dans le deuxième, il y avait un méchant qui était un perroquet. J'aime les perroquets, donc je n'ai pas aimé celui-là. »
Une position fidèle à l’ADN du logiciel libre
Pour comprendre la réponse de Richard Stallman, il faut revenir à la philosophie qui structure toute son œuvre. Depuis les années 1980, il défend l’idée que le logiciel n’est pas un bien ordinaire. Copier un programme ne prive personne de l’original, contrairement à un objet matériel. Dès lors, assimiler la duplication logicielle à un vol relève, selon lui, d’un abus de langage soigneusement entretenu par les ayants droit.
Dans cette logique, Stallman distingue clairement la légalité de la moralité. Un acte peut être illégal sans être immoral. Le droit d’auteur appliqué au logiciel est, à ses yeux, une construction politique destinée avant tout à préserver des rentes économiques, souvent au détriment des libertés fondamentales des utilisateurs. Copier un logiciel propriétaire pour l’utiliser, l’étudier ou simplement accéder à une fonctionnalité essentielle ne constitue donc pas, dans son raisonnement, une faute morale intrinsèque.
Il rappelle aussi que l’industrie du logiciel a largement prospéré grâce au partage, à la circulation des idées et à la réutilisation du code, bien avant que les modèles propriétaires ne deviennent dominants. La criminalisation du « piratage » serait ainsi une réécriture de l’histoire au profit des acteurs les plus puissants.
Les arguments « pour » : quand le piratage devient un acte défensif
Les partisans de la position de Stallman avancent plusieurs arguments récurrents. Le premier concerne l’accès. Dans de nombreuses régions du monde, le prix des logiciels propriétaires est totalement déconnecté du pouvoir d’achat local. Interdire la copie revient, de facto, à exclure des millions de personnes de l’éducation, de la création et même parfois de l’emploi.
Un autre argument porte sur la préservation de l’autonomie numérique. Les logiciels modernes intègrent de plus en plus de mécanismes de surveillance, de restrictions artificielles et de dépendance aux serveurs de l’éditeur. Copier un logiciel, le contourner ou le maintenir hors ligne peut être perçu comme une manière de reprendre le contrôle sur son propre outil de travail.
Un internaute résume cette idée de façon assez crue : « Quand un éditeur vend une licence qui expire, espionne l’utilisateur et peut désactiver le produit à distance, le problème moral n’est plus la copie, mais le modèle économique lui-même. »
D’autres rappellent que le piratage a souvent servi de porte d’entrée vers des carrières techniques. De nombreux développeurs admettent avoir appris sur des outils qu’ils n’auraient jamais pu se payer légalement, avant de contribuer ensuite à des projets open source ou à des entreprises innovantes.
Les arguments « contre » : la réalité économique des créateurs
À l’inverse, les critiques de cette vision soulignent que le logiciel n’est pas créé par magie. Derrière chaque programme se trouvent des ingénieurs, des designers, des testeurs, parfois des petites structures dont la survie dépend directement des ventes. Assimiler toute copie à un acte moralement neutre reviendrait à nier cette réalité.
Certains commentateurs rappellent que, même si la copie ne prive pas l’auteur de l’original, elle peut réduire sa capacité à financer les versions futures, le support ou la maintenance. Dans le cas des logiciels spécialisés, professionnels ou de niche, le piratage massif peut réellement tuer un produit.
Un autre point souvent soulevé concerne la cohérence éthique. Accepter le piratage tout en exigeant une rémunération pour son propre travail intellectuel crée une tension difficile à résoudre. Comme l’écrit un intervenant sceptique : « Si tout le monde applique cette logique, plus personne ne pourra vivre de la création logicielle hors subventions ou mécénat. »
Enfin, certains estiment que la position de Stallman ignore volontairement l’évolution des modèles. Entre le logiciel propriétaire classique et le logiciel libre, il existe aujourd’hui toute une gamme de solutions intermédiaires : freemium, open core, licences communautaires. Copier indistinctement reviendrait à fragiliser ces équilibres déjà précaires.
Une question moins juridique que politique
Au fond, la réponse de Richard Stallman ne cherche pas à absoudre ou condamner, mais à déplacer le débat. Pour lui, la vraie question n’est pas « le piratage est-il mal ? », mais « pourquoi acceptons-nous des systèmes qui retirent aux utilisateurs le contrôle de leurs propres outils ? ».
À l’ère du cloud obligatoire, des abonnements perpétuels et des logiciels qui cessent de fonctionner sans connexion ou autorisation distante, cette interrogation résonne fortement chez les professionnels de l’informatique. Le piratage, dans cette lecture, devient moins un acte de délinquance qu’un signal d’alarme sur les dérives d’un modèle économique.
Qu’on partage ou non la radicalité de Stallman, une chose est sûre : tant que le logiciel restera un levier de pouvoir économique et politique majeur, la frontière entre légalité, moralité et légitimité continuera d’alimenter des débats passionnés. Et c’est peut-être là, finalement, le véritable héritage de cette prise de position : forcer l’industrie à se justifier, plutôt que d’imposer le silence par la loi.
Source : vidéo dans le texte
Et vous ?
Que pensez-vous de la position de Stallman sur le sujet ?
Le piratage logiciel est-il réellement un vol ou une construction rhétorique destinée à protéger des modèles économiques dépassés ?
Un éditeur peut-il encore invoquer la morale lorsqu’il impose des abonnements à vie, des DRM intrusifs et un contrôle à distance des logiciels installés chez l’utilisateur ?
Quand un étudiant ou un développeur débutant pirate un outil qu’il ne peut pas se payer, commet-il une faute morale ou subit-il une inégalité d’accès au savoir numérique ?
Le piratage massif n’est-il pas avant tout le symptôme d’une offre logicielle trop chère, trop rigide ou mal adaptée aux réalités économiques mondiales ?
Peut-on défendre la rémunération légitime des développeurs tout en reconnaissant que certaines pratiques de l’industrie justifient une désobéissance numérique ?
À l’ère du cloud obligatoire et du SaaS, refuser les règles imposées par l’éditeur est-il encore du piratage ou déjà une forme de résistance technologique ?
Voir aussi :
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