L'Europe est invitée à freiner l'essor de ses centres de données IA avant que l'eau et l'électricité ne viennent à manquer
mais les fournisseurs de cloud s'opposent à l'adoption de réglementations
La société danoise Grundfos tire la sonnette d'alarme sur la pression critique sur les ressources hydriques et énergétiques de l'Europe. Elle souligne l'urgence pour l'Europe de réguler l'expansion massive des centres de données afin de préserver ses ressources vitales. La consommation d'électricité et d'eau de ces installations menace de saturer les infrastructures locales d'ici d'ici 2030. Grundfos préconise l'adoption de normes d'efficacité énergétique strictes et de solutions de refroidissement durables pour concilier souveraineté numérique et respect de l'environnement. Toutefois, selon les critiques, de nouvelles réglementations ralentiraient l'Europe dans la course à l'IA.
L'essor de l'IA générative a accéléré l’implantation massive de centres de données à l’échelle mondiale. Cependant, cette frénésie a entraîné un lot de problèmes pour les populations vivant dans les régions dans lesquelles ces infrastructures sont installées. Elles sont énergivores et mettent en difficulté les réseaux électriques. Les vieilles centrales à charbon sont relancées pour répondre aux besoins de l'IA, ce qui accentue les niveaux de pollution déjà élevés.
Les centres de données nécessitent aussi d'énormes quantités d'eau pour refroidir les serveurs, ce qui accroit la pression sur les sources d'eau et pollue les nappes phréatiques. En Europe, les analystes préviennent que les besoins en eau pourraient dépasser l'offre à mesure que les vagues de chaleur s'intensifient.
Le besoin crucial d'un cadre politique « adapté » à l'essor de l'IA
Dans un rapport intitulé « Scale and Secure: Powering Europe's Digital Sovereignty », Grundfos affirme que les progrès dépendront moins de l'accès aux puces électroniques adéquates que des contraintes en matière d'eau et d'énergie. Grundfos est une entreprise danoise qui se décrit comme un fournisseur de solutions hydrauliques à haute efficacité énergétique. L'entreprise a donc un intérêt direct dans la gestion des ressources vitales européennes.
Selon le rapport, les besoins énergétiques des centres de données européens devraient plus que tripler d'ici à 2030, passant de 10 à 35 gigawatts. Leur part dans la consommation totale d'électricité en Europe, aujourd'hui d'environ 3 %, pourrait grimper entre 7 et 9 % à la fin de la décennie.
Cette croissance rapide fait peser une pression considérable sur les ressources locales ; les systèmes de refroidissement absorbent environ 38 % de l'électricité de ces installations et mobilisent d'énormes quantités d'eau. Grundfos estime que les besoins des centres de données peuvent atteindre entre 11 356 et 18 927 mètres cubes d'eau par jour pour les plus grandes infrastructures, soit l'équivalent de la consommation 155 000 foyers européens.
Grundfos affirme que l'Europe doit impérativement concilier ses ambitions en matière d'IA et de cloud computing avec les limites de ses ressources en eau et en énergie. L'entreprise a déclaré que si le développement de ces infrastructures numériques n'est pas rigoureusement coordonné, la mauvaise implantation ou l'inefficacité des centres risquent d'aggraver les problèmes d'approvisionnement et de susciter une vive opposition de la part du public.
Recommandations techniques et financières pour relever ce défi
Alors que la course à l'IA s'intensifie, la Commission européenne a cédé aux pressions des lobbyistes des géants de la tech qui souhaitaient que l'impact environnemental des différents centres de données soit soustrait au regard du public. Trouver le bon équilibre permettrait à l'Union européenne de devenir une référence mondiale illustrant comment les infrastructures numériques peuvent coexister harmonieusement avec l'environnement naturel.
Grundfos recommande d'intégrer des exigences strictes en matière d'efficacité énergétique et hydrique directement dans les politiques de gouvernance et les processus d'approbation des nouvelles installations. Les gouvernements sont encouragés à proposer des incitations financières, telles que des crédits d'impôt, des financements verts ou des subventions, pour favoriser l'adoption de technologies réduisant la consommation de ressources.
De plus, la réutilisation de la chaleur excédentaire générée par les serveurs pour alimenter les réseaux de chauffage urbain constitue une piste prometteuse, bien que sa mise en œuvre dépende surtout d'accords contractuels et institutionnels complexes entre les opérateurs, les services publics et les municipalités.
Malgré ces recommandations pour une croissance responsable, l'imposition de nouvelles normes rencontre une certaine résistance de la part de l'industrie. Des groupes de pression, comme le CISPE (Cloud Infrastructure Service Providers in Europe), ont déjà manifesté leur mécontentement face aux propositions de régulation, le CISPE ayant même tenté de devancer la stratégie de résilience de l'eau de l'UE en formulant ses propres recommandations.
L'IA générative pousse la Silicon Valley vers les énergies fossiles
Il y a encore quelques années, Google, Microsoft, Amazon, et d'autres grandes entreprises technologiques étaient à l'avant-garde du monde des affaires pour reconnaître la gravité de l'urgence climatique et proposer des mesures concrètes visant à limiter les émissions de la Silicon Valley. Parmi ses nombreuses promesses en faveur du climat, Google s'est engagé en 2020 à alimenter toutes ses activités avec de l'énergie sans carbone d'ici à 2030.
À l'époque, le PDG de Google, Sundar Pichai, avait déclaré : « nous avons jusqu'en 2030 pour définir une cause durable pour notre planète, sous peine de subir les pires conséquences du changement climatique ». Il avait présenté un plan visant à alimenter les centres de données de l'entreprise en combinant des sources d'énergie éolienne et solaire. Sundar Pichai a également annoncé que Google travaillait à augmenter son utilisation du stockage par batterie.
Aujourd'hui, le géant de la recherche soutient farouchement le programme « d'abondance énergétique » de l'administration Trump. Ce programme largement controversé soutient le pétrole, le gaz et le charbon tout en pénalisant sévèrement les énergies renouvelables telles que l'éolien et le solaire.
Ce revirement indique qu'à l'heure où l'action climatique est sérieusement menacée par les républicains, les Big Tech du pays hésitent à soutenir les sources d'énergie les moins chères, les plus propres et les moins émettrices de carbone. Selon ces entreprises, les énergies renouvelables telles que l'éolien et le solaire ne sont pas abondantes, car elles ont des limites géographiques et climatiques, qui peuvent influencer leur déploiement et leur efficacité.
Le secteur de l'IA n'est pas capable de résoudre la crise de l'eau
La demande croissante en eau pour alimenter les ambitions américaines en matière d'IA survient alors même que les réseaux d'approvisionnement en eau, qui se détériorent à travers le pays, ont besoin d'être modernisés. Sans surprise, de nombreuses entreprises du secteur s'attendent à ce que l'IA contribue à résoudre les problèmes d'approvisionnement en eau. Selon les experts, si rien n’est fait, les conséquences pourraient être dramatiques.
Dans un récent rapport, The Information a expliqué pourquoi « la question de l’approvisionnement en eau est un problème que l’ensemble du secteur de l’IA doit résoudre », et pas seulement les centres de données. L'empreinte hydrique de l'IA est bien plus importante dans les usines de semiconducteurs et les centrales électriques qui alimentent la fabrication de puces et le calcul informatique que dans les centres de données eux-mêmes ».
Toutefois, selon les experts, à mesure que les centres de données hyperscales s'appuieront sans doute de plus en plus sur l'électricité pour leur refroidissement, la demande en eau destinée au refroidissement des centrales électriques va exploser. Une solution pour compenser en partie ce déficit pourrait consister à récupérer environ 30 % de l’eau perdue dans le monde à cause des fuites et des vols. Mais les solutions tardent à se concrétiser.
Certaines entreprises spécialisées dans l’IA, comme Microsoft, financent l’installation de « systèmes de détection des fuites d’eau de haute technologie » conçus par FIDO Tech. En intégrant les données des capteurs à l'IA, les compteurs intelligents avancés peuvent détecter et localiser les fuites, accélérant les réparations et limitant les pertes d'eau. Ces derniers permettent également de prioriser les interventions les plus urgentes sur le réseau.
Le désastre sanitaire induit par les centres de données pour l'IA
Une étude a quantifié ces impacts en dollars via des indicateurs comme le coût social du carbone, mesurant le préjudice économique de chaque tonne de CO2 émise. Il en résulte que le coût réel des centres de données dépasse largement leur prix d'achat. Il ne s'agit pas d'argent, mais de la santé des personnes vivant à proximité. En 2025, les dommages environnementaux causés par les centres de données ont coûté 25 milliards de dollars à l'économie.
Environ 3,7 milliards sont directement liés aux activités d'IA menées dans ces centres. Selon le rapport de l'étude, ce coût représente une externalité, c'est-à-dire une conséquence indirecte de l'activité économique qui impose des coûts à des tiers n'étant pas directement impliqués dans l'activité initiale.
Ces chiffres ne correspondent pas à des dépenses médicales directes ou à des impôts, mais reflètent la valeur économique attribuée à la réduction de l'espérance de vie et aux décès prématurés causés par l'impact environnemental de ces installations. L'auteur indique : « en ce qui concerne la consommation électrique des centres de données, les coûts externes liés à la production d’électricité sont supportés par les consommation exposés aux PM2,5 ».
Nicholas Muller fait référence aux particules fines inhalables qui peuvent présenter de graves risques pour la santé des communautés locales, notamment des maladies pulmonaires, des troubles cardiaques et, dans certains cas, des taux plus élevés de mortalité prématurée. « L'impact des gaz à effet de serre, quant à lui, se manifeste sur le long terme et représente donc une externalité supportée par les générations futures », a expliqué l'auteur.
Conclusion
L'atteinte d'un équilibre entre les ambitions technologiques de l'Europe et la préservation de ses ressources s'annonce comme une véritable bataille politique. Le CISPE est déjà monté au créneau pour défendre ses intérêts. Grundfos non plus n'est pas un observateur neutre : en tant que fournisseur de solutions hydrauliques en Europe, l'entreprise a un intérêt commercial direct dans l'adoption de normes environnementales plus strictes.
« L'efficacité doit être la norme pour la croissance des centres de données. Des cadres politiques clairs et prévisibles devraient guider les décisions et accélérer les investissements dans des systèmes éprouvés qui réduisent la consommation d'eau et d'énergie. De cette manière, nous soutenons une croissance responsable qui préserve les ressources locales », a commenté Inge Delobelle, PDG de la division Industrie de Grundfos.
Cependant, le groupe de pression Climate Neutral Data Centre Pact (CNDCP) affiche ouvertement son mécontentement et rejette les normes d'efficacité proposées pour les centres de données. L'enjeu futur de la souveraineté numérique européenne ne résidera donc pas uniquement dans l'innovation technique, mais dans la capacité de l'Union européenne à s'imposer face à des groupes de pression déterminés à protéger leurs propres intérêts.
Source : rapport de Grundfos
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