ICE Glasses : le DHS construit des lunettes à reconnaissance faciale pour identifier n'importe qui dans la rue, en temps réel, sans mandat
Meta voulait vendre des lunettes tendance, ICE en a fait un outil de renseignement
Des documents budgétaires confidentiels révèlent que le Department of Homeland Security développe des lunettes intelligentes destinées à permettre aux agents fédéraux d'identifier en temps réel, dans la rue, toute personne figurant dans ses bases de données biométriques. Un projet qui s'inscrit dans une escalade de surveillance sans précédent aux États-Unis, où des agents portent déjà des Ray-Ban Meta lors d'opérations d'immigration sans cadre légal explicite, sans consentement des personnes filmées, et presque sans réaction du Congrès.
Ce n'est pas de la science-fiction. Le Department of Homeland Security développe des lunettes connectées spécialisées qui permettront aux agents fédéraux dans les rues américaines d'identifier automatiquement des « étrangers en situation irrégulière » à distance, selon des documents budgétaires révélés par le journaliste d'investigation Ken Klippenstein. Ces nouvelles « ICE Glasses », s'appuyant sur les lunettes existantes capables d'enregistrer des vidéos et d'afficher des données en superposition, seront capables d'interroger de vastes bases de données fédérales de données biométriques, de la reconnaissance faciale à l'analyse de la démarche, pour identifier des personnes en temps réel.
La formulation officielle, telle qu'elle apparaît dans le document budgétaire, est sobrement technique : le projet fournira du matériel innovant, notamment des prototypes opérationnels de lunettes intelligentes, pour équiper les agents d'un accès en temps réel à des informations et à des capacités d'identification biométrique sur le terrain. Derrière cet euphémisme bureaucratique se cache pourtant un système dont la portée dépasse largement la seule traque des sans-papiers. Un juriste du DHS, s'exprimant sous couvert d'anonymat, a confié que le projet « pourrait être présenté comme visant à identifier des étrangers en situation irrégulière dans les rues, mais la réalité est qu'une telle orientation affecte tous les Américains, en particulier les manifestants ».
Le DHS vise un déploiement opérationnel des ICE Glasses d'ici septembre 2027.
Une infrastructure biométrique construite sur vingt ans de guerre contre le terrorisme
Pour comprendre les ICE Glasses, il faut remonter à l'après-11 septembre. L'armée américaine a développé sa propre « Biometrically Enabled Watchlist » (BEWL), un référentiel d'informations d'identification de pratiquement toutes les personnes avec lesquelles elle est entrée en contact au Moyen-Orient (détenus, prisonniers, terroristes présumés, voyageurs, contractuels). La BEWL est l'équivalent militaire du système civil ABIS (Automated Biometric Identification System), une base de données biométrique qui suit les voyageurs internationaux.
ABIS a plus que doublé de taille en dix ans et contient aujourd'hui environ 75 millions de dossiers biométriques. Son prestataire principal, Leidos, indique que le système est capable de traiter environ 45 000 soumissions biométriques par jour, avec une capacité de pointe d'environ 100 000 lors des opérations majeures.
Sur le terrain, c'est le dispositif HIIDE (Handheld Interagency Identity Detection Equipment) qui a longtemps constitué la colonne vertébrale de cette collecte. Les troupes en Irak et en Afghanistan utilisaient ces appareils pour enrôler les personnes rencontrées aux points de contrôle, lors de patrouilles ou de raids, capturant empreintes digitales, images de l'iris et visages, associant ces données à un nom ou alias et à des informations biographiques de base. Une fois promu sur la BEWL, un simple scan transformait un inconnu en cible activement recherchée.
Les ICE Glasses feront finalement tout cela de manière plus compacte. Et surtout, de manière discrète, continue, et déployée non plus dans des zones de conflits mais au cœur des villes américaines.
Agent fédéral portant des lunettes connectées
La dérive du consommateur vers l'agent de renseignement
Avant même que les ICE Glasses n'existent, la dérive était déjà en cours avec du matériel grand public. Une vidéo obtenue et vérifiée par 404 Media montre un agent du CBP (Customs and Border Protection) portant les lunettes intelligentes AI de Meta lors d'un raid d'immigration devant un Home Depot à Cypress Park, Los Angeles. Meta n'a pas de contrat avec le CBP.
Ce n'était pas un incident isolé. Des agents du Border Patrol et d'ICE ont utilisé des lunettes intelligentes Meta dans six États depuis l'entrée en fonctions de Trump. Dans certains cas, les agents s'en sont servis pour filmer et photographier des membres du public, notamment lors d'opérations d'immigration. Ces lunettes, des Ray-Ban Meta commercialisées à partir de 379 dollars, disposent d'une caméra haute définition discrète, d'une IA pilotée à la voix, et d'une connexion internet permettant la diffusion en direct.
En janvier 2026, un agent ICE dans le Maine avait photographié la plaque d'immatriculation d'une femme qui filmait une arrestation. Sur la vidéo de l'incident, l'agent lui a déclaré : « Nous avons une jolie petite base de données et vous êtes désormais considérée comme une terroriste domestique. » La femme a depuis rejoint un recours collectif visant à interdire à l'administration Trump de menacer et harceler des Américains pour l'exercice de leurs droits au titre du Premier Amendement.
Le paradoxe est saisissant : le CBP affirme ne pas avoir de partenariat avec Meta, et que les appareils d'enregistrement personnels ne sont « pas autorisés », mais les agents les portent quand même, en opération, pendant que le Congrès observe en silence.
Mobile Fortify : l'application qui précède les lunettes
Les ICE Glasses ne surgissent pas dans un vide. Elles s'inscrivent dans un arsenal de surveillance biométrique mobile qui se densifie depuis plusieurs années. Au début de 2025, ICE a discrètement déployé Mobile Fortify, une application pour smartphone qui transforme chaque agent en terminal de surveillance biométrique mobile. Grâce à leurs téléphones fournis par le gouvernement, les agents peuvent photographier un visage et le rechercher parmi plus de 200 millions d'images, scanner des empreintes digitales sans contact, et capturer des caractéristiques de l'iris pour identification.
ICE ne donne pas aux individus la possibilité de refuser ou de consentir à la collecte et à l'utilisation de leurs données biométriques. Les agents peuvent utiliser Mobile Fortify pour collecter des informations « indépendamment du statut de citoyenneté ou d'immigration ». Autrement dit, n'importe quel Américain peut être scanné, sans motif spécifique, sans procédure judiciaire, sans recours immédiat.
De nombreuses photos sont prises via l'application Mobile Fortify. Après le scan du visage d'une personne, l'application est censée identifier rapidement l'individu et présenter ses informations biographiques à l'agent du DHS. Des militants, des journalistes, des passants ont été photographiés lors d'opérations. Des professeurs de droit, comme Andrew Ferguson de l'Université George Washington, ont qualifié cette pratique de choc : « l'idée que les forces de l'ordre utilisent la reconnaissance faciale mobile dans la rue est stupéfiante, notamment parce qu'il existait un sentiment que cette technologie n'était ni prête, ni acceptable dans une société libre ».
Le Congrès silencieux, les sénateurs inquiets
Face à cette accumulation, les réponses institutionnelles restent timides et fragmentées. Le représentant Bennie Thompson a déposé le Realigning Mobile Phone Biometrics for American Privacy Protection Act, proposant notamment d'interdire au DHS d'utiliser Mobile Fortify en dehors des points d'entrée, d'exiger la destruction des données biométriques de citoyens américains capturées via l'application, et d'établir des normes de protection de la vie privée. Mais la proposition n'a pas prospéré.
Du côté du Sénat, trois sénateurs démocrates (Edward Markey, Ron Wyden et Jeff Merkley) ont écrit à Mark Zuckerberg pour exiger que Meta explique comment la société obtiendrait le consentement des utilisateurs, gérerait les données biométriques, testerait les biais, et préviendrait les abus si elle allait de l'avant avec l'ajout de la reconnaissance faciale à ses lunettes intelligentes. Ils ont également demandé si Meta envisageait de partager des données biométriques avec des agences gouvernementales, dont le DHS.
La controverse est d'autant plus significative que Meta avait annoncé en 2021 la fermeture de son système de reconnaissance faciale Facebook, reconnaissant que les utilisations devaient être pesées face aux préoccupations croissantes de la société. La controverse actuelle transforme ce retrait antérieur en nouvelle vulnérabilité, car les critiques peuvent désormais soutenir que Meta n'abandonne pas du tout la reconnaissance faciale : elle la déplace simplement de la plateforme de réseau social vers du matériel toujours actif.
Pendant ce temps, le directeur du FBI Kash Patel a posté sur les réseaux sociaux en décembre dernier que le Bureau avait « vastement élargi son programme biométrique à l'étranger ». En janvier, Patel a annoncé que le FBI avait « doublé la production de renseignements à son centre de criblage des menaces », qui maintient la liste des terroristes intérieurs, se félicitant d'une augmentation marquée des correspondances biométriques.
Vers une surveillance ubiquitaire transposée sur le sol américain
Ce qui rend ce dossier techniquement inquiétant pour les professionnels de la sécurité et des libertés numériques, c'est la nature des données mobilisées. Les « biométriques non coopératives », terme officiel utilisé dans les documents gouvernementaux pour désigner une collecte de données sans consentement, ou « biométriques non obstructives » selon l'euphémisme préféré du Pentagone, désignent une collecte silencieuse, à distance, invisible pour la personne enregistrée.
Les ICE Glasses combineront reconnaissance faciale, analyse de la démarche, et accès en temps réel à des listes de surveillance. Le système est décrit comme une forme de matériel de réalité augmentée qui permettrait aux agents d'accéder à des données liées à l'identité tout en étant sur le terrain. Et selon les documents budgétaires, ce dispositif n'est pas prévu pour les zones frontalières : il est conçu pour être déployé dans n'importe quelle rue américaine.
L'importance n'est pas que chaque contrat divulgué corresponde à un système actuellement déployé. C'est que le DHS continue d'investir pour rendre la collecte biométrique plus mobile, plus flexible, et plus facile à déployer sur le terrain. L'escalade suit une logique de paliers : l'application mobile d'abord, les lunettes grand public ensuite, les lunettes dédiées à terme.
Le précédent de Google Glass, dont l'échec commercial avait été en partie causé par le rejet social de la surveillance embarquée dans le regard, ne semble pas avoir refroidi les ambitions du DHS. À la différence de Google Glass, les ICE Glasses ne cherchent pas l'adhésion du public : elles visent l'invisibilité opérationnelle.
Sources : Ken Klippenstein, Biometric Update
Et vous ?
La biométrie de masse est-elle compatible avec le droit à manifester ? Si un agent peut identifier en temps réel tout individu dans son champ de vision, le simple fait d'assister à une manifestation devient un acte traçable, quelles conséquences cela a-t-il pour l'exercice effectif des libertés civiques ?
Les fabricants de matériel grand public comme Meta ont-ils une responsabilité dans l'usage gouvernemental de leurs produits ? La réactivation discrète du dossier reconnaissance faciale chez Meta, combinée à l'utilisation de ses lunettes par des agents fédéraux, soulève la question de la complicité par défaut de l'industrie tech.
Pourquoi le Congrès américain reste-t-il aussi silencieux sur un projet explicitement budgété et soumis à sa connaissance ? Est-ce de l'indifférence, de la complicité, ou une paralysie délibérée face à un exécutif qui avance vite ?
La transposition des outils développés pour les théâtres de guerre vers le territoire national est-elle inévitable, ou peut-elle être stoppée par le droit ? Le chemin tracé (HIIDE en Irak, Mobile Fortify dans les rues, ICE Glasses demain) suit une logique de réutilisation qui interroge les frontières entre sécurité intérieure et occupation militaire.
Quelles contre-mesures techniques existent ou sont envisageables ? Des travaux sur l'adversarial camouflage (maquillage anti-reconnaissance faciale), les vêtements brouilleurs ou les masques IR sont-ils amenés à devenir des accessoires quotidiens dans certains contextes ?
Voir aussi :
7 millions de lunettes connectées Ray-Ban de Meta déjà vendues, zéro loi fédérale sur la reconnaissance faciale : la fenêtre réglementaire est en train de se refermer définitivement
Meta transforme ses lunettes connectées Ray-Ban en machine de surveillance pour l'IA. L'IA de Meta est désormais en permanence à l'affût pour permettre à l'entreprise de collecter davantage de données








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