Perplexity promettait d'être l'anti-Google avec son navigateur IA : une plainte affirme qu'il transmettait vos données à Google et Meta,
même en mode incognito qui est qualifié de « mascarade »
Perplexity AI se voulait l'antithèse de Google : propre, sans publicité, respectueuse de la vie privée. Un recours collectif déposé le 1er avril 2026 en Californie vient fracasser cette image soigneusement construite : le moteur de recherche IA aurait secrètement transmis les conversations de ses utilisateurs à Meta et Google, y compris en mode incognito. Pendant ce temps, un juge fédéral vient de bloquer Comet, son navigateur IA, après qu'Amazon a obtenu une injonction préliminaire pour accès non autorisé à ses systèmes. La startup valorisée à 14 milliards de dollars (aujourd'hui 20 milliards selon certaines estimations) se retrouve prise en étau entre une promesse de confidentialité qui s'effondre et un modèle agentic qui heurte de plein fouet les forteresses juridiques des Big Tech.
Un recours collectif a été déposé le 1er avril 2026 devant le tribunal fédéral du district nord de Californie, à San Francisco. Le plaignant, un ressortissant de l'Utah identifié sous le nom de X, accuse Perplexity AI d'avoir secrètement transmis les conversations de ses utilisateurs à Meta et à Google via des traceurs dissimulés, et ce même lorsque ces utilisateurs activaient le mode incognito du service, une fonctionnalité censée offrir une confidentialité renforcée.
L'affaire (Doe v. Perplexity AI Inc., 3:26-cv-02803) va bien au-delà d'un simple litige technique. Le plaignant affirme avoir partagé avec le chatbot des informations fiscales, des stratégies d'investissement et des données financières familiales sensibles, convaincu que ses échanges resteraient confidentiels. Or ces données auraient été acheminées en temps réel vers les infrastructures publicitaires de Meta et Google à son insu.
Le mécanisme décrit dans la plainte est particulièrement préoccupant d'un point de vue technique. Les traceurs en question ne seraient pas de simples scripts JavaScript visibles dans les outils de développement d'un navigateur, mais des mécanismes côté serveur (des transmissions de type server-to-server utilisant notamment l'API Meta Conversions et le Measurement Protocol de Google), rendant leur détection pratiquement impossible pour un utilisateur ordinaire. C'est précisément ce caractère « indétectable » que la plainte retient contre Perplexity, arguant que l'entreprise n'a pas non plus mentionné ces pratiques dans sa politique de confidentialité.
La plainte vise également Meta Platforms et Alphabet (maison mère de Google) en tant que coïnculpés, pour violation des lois fédérales et californiennes en matière de protection de la vie privée et de fraude informatique. Meta s'est défendue en renvoyant vers ses propres règles internes qui interdisent aux annonceurs de lui transmettre des données sensibles. Perplexity, de son côté, a déclaré par la voix de son porte-parole Jesse Dwyer n'avoir reçu aucune assignation correspondant à cette description et être dans l'impossibilité d'en vérifier l'existence.
Une trahison de marque en bonne et due forme
Ce qui rend ce dossier particulièrement dévastateur pour Perplexity, c'est moins la mécanique juridique que le gouffre entre le positionnement marketing de l'entreprise et ce que la plainte allègue. Perplexity s'est lancée en 2022 avec une proposition de valeur explicitement construite contre Google : pas de publicité, pas de manipulation algorithmique, pas de spam SEO. La startup a levé plus d'un milliard de dollars sur la promesse que les utilisateurs en avaient assez du capitalisme de surveillance déguisé en moteur de recherche.
Le mode incognito incarnait justement cette promesse, le signal visible que Perplexity n'était pas comme les autres. Si les allégations se confirment, l'entreprise aurait tout ce temps acheminé les données de ses utilisateurs vers Meta et Google : les deux entités contre lesquelles son positionnement de marque constituait un argument implicite permanent.
Sur le plan réglementaire, le terrain est fertile pour les plaignants. La plainte invoque le California Consumer Privacy Act (CCPA) et le California Electronic Communications Privacy Act (CalECPA). La California Privacy Protection Agency a par ailleurs désigné les systèmes d'IA comme une priorité d'application pour 2026, et le projet de loi fédéral American Data Privacy and Protection Act (ADPPA), en cours d'examen au Congrès, pourrait à terme créer une responsabilité nationale pour ce type de pratiques et non plus seulement californienne.
Comet dans la tourmente judiciaire : Amazon 1, Perplexity 0
Les déboires de Perplexity ne se limitent pas à la question des traceurs. L'entreprise fait simultanément face à une injonction préliminaire obtenue par Amazon le 10 mars 2026 devant la même juridiction californienne, concernant son navigateur IA Comet.
Amazon avait assigné Perplexity en novembre 2025, l'accusant d'avoir dissimulé la nature automatisée de son agent Comet pour lui permettre de continuer à accéder au site de la plateforme sans son autorisation. Comet permet aux utilisateurs de demander à l'assistant de trouver des articles sur Amazon et d'effectuer des achats en leur nom, une fonctionnalité qui incarne la promesse de « l'économie agentique » que l'industrie IA appelle de ses vœux depuis des années.
La décision du juge Maxine Chesney a posé une distinction juridique qui va bien au-delà de ce litige particulier. Le tribunal a établi une frontière nette : Comet accède aux comptes Amazon « avec la permission de l'utilisateur Amazon, mais sans autorisation d'Amazon ». Cette nuance, consentement de l'utilisateur versus autorisation de la plateforme, constitue un nouveau front juridique pour toute l'industrie agentique.
Le comportement de Perplexity dans ce dossier n'a pas plaidé en sa faveur. Amazon avait alerté Perplexity au moins cinq fois à partir de novembre 2024, mis en place une barrière technique pour bloquer Comet en août 2025, et avait observé la startup publier une mise à jour logicielle dans les 24 heures pour contourner ce blocage. Le juge a jugé les preuves fournies par Amazon « essentiellement incontestables ».
Perplexity dispose d'un délai de sept jours pour saisir la Cour d'appel du neuvième circuit, ce qu'elle entend faire, en maintenant qu'elle se battrait pour « le droit des internautes à choisir l'IA qu'ils veulent ». L'argument est rhétoriquement séduisant, mais techniquement fragile : le tribunal a expressément relevé que l'injonction ne menace pas l'ensemble des activités de Perplexity, Comet pouvant continuer à fonctionner sur tous les autres sites web.
Les enjeux systémiques : au-delà de Perplexity
Ces deux affaires simultanées dessinent les contours d'un problème structurel qui dépasse largement Perplexity. La première soulève une question que toute l'industrie des chatbots IA devra affronter : dans quelle mesure les promesses de confidentialité des assistants IA sont-elles vérifiables par les utilisateurs ? Si les allégations sont confirmées, chaque outil d'IA intégrant des traceurs tiers serait potentiellement exposé à la même responsabilité légale.
La seconde redéfinit les règles d'accès au web à l'ère des agents autonomes. La question centrale que le tribunal devra trancher est simple en apparence mais fondamentale dans ses implications : quand un agent IA enfreint les règles d'une plateforme, qui en est légalement responsable : l'agent, son développeur ou l'utilisateur qui lui a donné instruction d'agir ?
Certains juristes estiment d'ailleurs que l'arsenal utilisé contre Perplexity est contestable. Le Computer Fraud and Abuse Act (CFAA) n'a pas été conçu pour couvrir des violations ancrées dans des obligations contractuelles, et la décision Van Buren de la Cour suprême a précisément voulu encadrer ce type d'extension. Il est donc possible que la Ninth Circuit Court soit amenée à requalifier le litige.
Ce qui est certain, en revanche, c'est que ces batailles judiciaires cristallisent un paradoxe profond de l'industrie IA. Les startups comme Perplexity ont bâti leur croissance sur une rhétorique anti-surveillance, tout en opérant dans un écosystème où les modèles économiques dominants reposent précisément sur la monétisation des données comportementales. La tentation d'intégrer les outils de mesure des grandes plateformes publicitaires (Meta Conversions API, Google Measurement Protocol) est immense, car ces outils sont omniprésents et souvent invisibles. Le problème est que cette ubiquité ne constitue pas une divulgation au sens légal du terme, et que les lois californiennes sur la vie privée sont parmi les plus strictes du pays.
Sources : X contre Perplexity, Amazon contre Perplexity
Et vous ?
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Le mode incognito d'un service IA peut-il avoir une quelconque valeur si les transmissions de données s'effectuent côté serveur et non côté client — et les utilisateurs ont-ils les moyens techniques de le vérifier ?
La distinction juridique posée dans l'affaire Amazon (autorisation de l'utilisateur vs. autorisation de la plateforme) vous semble-t-elle juste, ou ouvre-t-elle la voie à une balkanisation d'Internet où chaque plateforme décide quels agents IA peuvent y accéder ?
Perplexity est-elle une victime de sa propre communication marketing, ou ces pratiques trahissent-elles un cynisme délibéré sur la confidentialité des données ?
Si l'ADPPA passait dans sa version actuelle, quelle startup IA serait à l'abri d'une exposition juridique similaire ?
Voir aussi :
Les navigateurs IA créent d'énormes vulnérabilités en matière de cybersécurité : ChatGPT Atlas, Comet de Perplexity et Microsoft Copilot Mode exposent les utilisateurs à des risques de piratage
Perplexity rend son navigateur IA Comet à 200 $ par mois gratuit dans le monde entier, défie Chrome de Google et lance Comet Plus avec le soutien de grands éditeurs
Le dilemme de l'innovation : le PDG de Perplexity accuse les grandes enseignes de la Tech de « copier tout ce qui est bon ». Comment une startup peut-elle survivre dans un tel écosystème ?







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