Phil Spencer quitte la division de jeu de Microsoft après 38 ans dans l'entreprise, ainsi que la présidente de Xbox Sarah Bond :
des milliards de dollars plus tard, personne ne sait encore ce qu'est une Xbox
Après 38 ans au sein de Microsoft dont 12 à la tête de la division Gaming, Phil Spencer tire sa révérence. Sa succession, confiée à Asha Sharma — une cadre venue du monde de l'IA et des plateformes de consommation — marque un tournant stratégique brutal pour Xbox, qui célèbre paradoxalement ses 25 ans dans la tourmente des ventes de consoles en chute libre et d'un modèle économique en pleine mutation.
Satya Nadella a diffusé une note interne qui a immédiatement secoué tout le secteur du jeu vidéo : Phil Spencer, figure tutélaire de la marque Xbox depuis plus d'une décennie, prenait sa retraite. L'homme qui avait rejoint Microsoft comme stagiaire en juin 1988 quittait l'entreprise après avoir façonné, redressé et considérablement étendu la division gaming de la firme de Redmond.
Dans sa propre lettre aux équipes, Spencer ne cache pas son émotion : « Quand j'ai franchi les portes de Microsoft comme stagiaire en juin 1988, je n'aurais jamais imaginé les produits que j'allais contribuer à construire. » L'homme a vu passer l'ère de MS-DOS, de DirectX, des premières Xbox, de l'avènement du gaming en ligne avec Xbox Live, de la montée en puissance de Game Pass, et des méga acquisitions qui ont transformé Microsoft en géant du contenu vidéoludique. Il laisse derrière lui une division dont le chiffre d'affaires a été presque triplé sous sa direction, notamment grâce aux rachats d'Activision Blizzard pour 75 milliards de dollars, de ZeniMax Media (Bethesda) et de Mojang (Minecraft).
Spencer aura surtout été l'homme du redressement. Arrivé à la tête de la marque Xbox en 2014 dans un contexte catastrophique — le lancement chaotique de la Xbox One avait laminé la réputation de la marque face à une PlayStation 4 qui s'envolait —, il avait su repositionner l'offre, développer Game Pass en véritable pilier de l'abonnement (Xbox Game Pass est désormais officiellement rentable et rapporte des milliards, même si les joueurs Xbox vont appeler au « boycott » de Game Pass après une augmentation de prix de 50 %), et plaider en interne pour ne pas sacrifier Xbox sur l'autel des actionnaires. Dans un entretien accordé à Shacknews en 2020, il avait confié avoir convaincu Nadella de ne pas démanteler la division : « La question était : est-ce qu'on continue avec Xbox ? » La réponse avait été oui. Douze ans plus tard, la question se repose différemment.
Le double choc : Spencer et Bond partent, Sharma arrive
Ce qui frappe dans cette transition, c'est moins le départ de Spencer — qui avait lui-même initié la discussion avec Nadella à l'automne 2025 — que sa concomitance avec la démission surprise de Sarah Bond, présidente de Xbox. Bond, que beaucoup d'observateurs considéraient comme la dauphine naturelle de Spencer, quitte l'entreprise sans qu'aucune explication officielle ne soit fournie. La note interne de Nadella du 20 février ne mentionne d'ailleurs pas son départ, un silence éloquent dans le monde feutré de la communication corporate.
Des informations publiées par The Verge suggèrent que Bond aurait subi des tensions internes liées à sa volonté de pivoter vers une stratégie « sans console », privilégiant le cloud gaming et la présence multiplateforme des jeux Xbox sur PlayStation et Nintendo Switch. Une vision jugée trop radicale par une partie des équipes, attachées à la survie de l'écosystème hardware propre à Microsoft. Sa démission ressemble dès lors moins à un choix qu'à une éviction silencieuse.
Pour lui succéder à la tête de Microsoft Gaming, Nadella a choisi Asha Sharma. Le profil interpelle : cette cadre de 40 ans n'est pas une native du jeu vidéo. Avant de rejoindre Microsoft en 2024 pour diriger le département CoreAI — chargé du portefeuille de produits d'intelligence artificielle de l'entreprise —, elle était directrice des opérations chez Instacart et vice-présidente produit chez Meta. Son expertise, c'est la scalabilité de plateformes, la gestion d'écosystèmes de développeurs et de consommateurs à grande échelle, et les modèles économiques de services numériques. En d'autres termes, exactement ce dont Microsoft a besoin pour transformer Xbox en plateforme globale plutôt qu'en simple marque de console.
Matt Booty, directeur des Xbox Game Studios, est quant à lui promu au poste de Chief Content Officer, directement rattaché à Sharma. C'est lui qui supervise désormais les quelque 40 studios first-party de Microsoft, des équipes derrière Halo, Forza, Elder Scrolls ou encore les franchises héritées d'Activision Blizzard comme Call of Duty.
Un contexte financier difficile qui explique tout
Pour comprendre ce séisme managérial, il faut lire les chiffres. Les ventes de matériel Xbox sont en chute libre depuis plusieurs années. Au premier trimestre de l'exercice fiscal 2026 (clos en septembre 2025), les revenus hardware avaient chuté de 29% en glissement annuel. Sur l'exercice précédent, la baisse dépassait déjà 22%. Sur deux ans, les ventes de consoles Xbox Series X/S auraient diminué de plus de 50% en valeur — une hémorragie difficile à arrêter même en comptabilisant l'impact des hausses de prix décidées en mai 2025 sous la pression des tarifs douaniers américains. La Xbox Series X est ainsi passée de 499 à 599 euros, la Series S de 299 à 349 euros.
La division gaming dans son ensemble a affiché une contraction de 2% de ses revenus totaux au premier trimestre (fiscal) 2026, soit une baisse de 113 millions de dollars. Au trimestre de décembre 2025, la baisse des revenus gaming atteignait environ 10% par rapport à l'année précédente, dépassant les propres anticipations internes de Microsoft. L'entreprise a par ailleurs annoncé en janvier 2026 une charge de dépréciation non précisée dans sa division gaming — signe que certains actifs ont été réévalués à la baisse.
Seul point positif dans ce tableau : les abonnements Game Pass et les revenus liés aux services continuent de progresser, notamment grâce aux contenus tiers et à l'intégration des licences Activision Blizzard. Le Game Pass compterait environ 37 millions d'abonnés, générateurs de quelque 5,5 milliards de dollars de revenus annuels selon les projections pour fin 2025. Microsoft travaillerait d'ailleurs à restructurer ses formules en 2026, potentiellement autour de trois niveaux — Essential, Premium et Ultimate — avec une fusion partielle du Game Pass PC dans un abonnement cross-plateforme.
Xbox est largement distancée dans la course des consoles : des milliards de dollars plus tard, personne ne sait encore ce qu'est une Xbox
À la recherche de la nouvelle identité de sa console, l'entreprise va repenser la Xbox à partir de la prochaine génération. Sarah Bond, qui était alors la présidente de Xbox, a déclaré que la prochaine génération comprendra des appareils pouvant tenir dans vos mains, ce qui suggère qu'elle pourrait inclure des consoles portables sous Windows comme la ROG Xbox Ally.
Mais les efforts de Microsoft pour redonner vie à la Xbox sont décriés. Laura Fryer, membre fondatrice de l’équipe Xbox et ancienne productrice exécutive chez Microsoft Game Studios, a déclaré en juin 2025 que « le matériel Xbox est bel et bien mort ». Dans une vidéo intitulée « The Future of Xbox » publiée sur YouTube, Laura Fryer a déclaré que la firme de Redmond semblait ne plus avoir envie ou être littéralement incapable de commercialiser du matériel.
Laura Fryer déplore le fait que Microsoft ait abandonné progressivement au fi des ans tout ce qui a fait la grandeur de la marque. D'autres anciens employés déplorent également cette situation. Mike Ybarra, ancien cadre chez Microsoft et ancien président de Blizzard Entertainment, a critiqué la stratégie « confuse » de Xbox dans un message désormais supprimé publié en octobre sur X, affirmant que l'entreprise risquait de connaître « une mort à petit feu ».
Les ventes combinées de Switch et Switch 2 ont baissé de plus de 10 % au cours du mois et celles de la PS5 ont chuté de plus de 40 %. Mais c'est la Xbox Series qui a été la plus touchée, avec une baisse spectaculaire de 70 % de ses ventes. En matière de ventes de consoles, Xbox est loin derrière les leaders. La Switch 2 s'est vendue à 10,36 millions d'unités depuis son lancement en juin 2025, indique la société japonaise dans son dernier rapport financier.
Selon ses derniers résultats financiers publiés par Sony, la PlayStation 5 s'est vendue à 9,2 millions d'unités en 2025. Du côté de la firme de Redmond, selon les estimations du site de suivi des ventes de jeux VGChartz, la Xbox Series S et la Series X de Microsoft, avec 1,7 million d'unités vendues, n'ont pas réussi à dépasser les ventes de la Nintendo Switch originale, lancée en 2017 et qui s'est vendue à 3,4 millions d'unités jusqu'à présent cette année.
La stratégie qui se dessine : l'IA, la plateforme, et pas de « AI slop »
L'arrivée d'Asha Sharma à la tête de Microsoft Gaming n'est pas anodine idéologiquement. Elle vient du monde CoreAI, c'est-à-dire du département qui incarne le pari de Microsoft sur l'intelligence artificielle générative. Et pourtant, sa première communication aux équipes a contenu une formule qui a fait le tour de la presse spécialisée : « À mesure que la monétisation et l'IA évoluent et influencent cet avenir, nous ne rechercherons pas l'efficacité à court terme et n'inonderons pas notre écosystème de contenu généré par IA sans âme. Les jeux sont et resteront toujours des œuvres d'art, conçues par des humains et créées à l'aide des technologies les plus innovantes que nous proposons. »
La déclaration est habile, voire paradoxale. Sharma arrive de l'IA, mais prend soin de rassurer les développeurs et les joueurs sur le fait que les jeux resteront des œuvres humaines, travaillées, portées par des équipes créatives. Elle s'engage sur trois priorités : des « grands jeux » avant tout, la plateforme et l'écosystème de développeurs, et enfin ce qu'elle appelle « l'avenir du jeu » — sous-entendu, des modèles économiques et des modes d'accès inédits exploitant l'IA et le cloud sans sacrifier la qualité du contenu.
Ce positionnement correspond exactement à la vision de Satya Nadella pour Xbox : moins une affaire de consoles en plastique, plus une plateforme de distribution de contenus gaming accessible partout — sur console, PC, mobile, cloud, et bientôt dans des appareils hybrides comme les Xbox ROG Ally développés avec Asus. Microsoft travaillerait sur une interface Xbox unifiée pour l'ensemble de ces supports, avec des fonctionnalités d'IA embarquée comme l'upscaling automatique via NPU et la génération automatique de clips de gameplay.
La prochaine génération de consoles Xbox, dont le lancement serait envisagé pour 2027 selon des déclarations récentes d'AMD, s'inscrit dans cette logique de convergence PC-console, possiblement accompagnée d'offres partenaires « super-premium » pour les joueurs les plus exigeants.
Asha Sharma nommée vice-présidente exécutive et PDG de Microsoft Gaming
Les implications pour l'industrie et les développeurs
Le départ simultané de Spencer et Bond crée un vide symbolique immense. Tous deux étaient des visages publics identifiables de la marque, connus et appréciés de la communauté de joueurs et du milieu du développement indépendant. Sharma arrive sans ce capital de confiance communautaire, avec un profil perçu comme technocratique dans un secteur très attaché à la passion créative.
Pour les développeurs tiers, la question centrale est celle de la pérennité des engagements pris sous Spencer : jeux day-one sur Game Pass, relations avec les studios indépendants, ouverture à l'écosystème PC via Xbox Game Studios. Sharma a promis de « protéger ce qui fonctionne », mais les mots ne suffiront pas longtemps face aux pressions financières qui ont déjà conduit Microsoft à des vagues de licenciements dans ses studios et à l'abandon de plusieurs projets en cours.
La nomination d'une ancienne dirigeante de Meta et Instacart à la tête d'une division gaming de cette envergure est aussi un signal envoyé à Wall Street plus qu'aux joueurs : Microsoft veut gérer Xbox comme une plateforme de services à grande échelle, avec la rigueur opérationnelle des géants de la tech grand public, plutôt que comme une entreprise culturelle au service des créateurs et des communautés de joueurs.
Phil Spencer restera en poste en tant que conseiller jusqu'à l'été 2026 pour faciliter la transition. Sarah Bond conseillera également Sharma dans un premier temps avant de quitter définitivement le groupe.
Source : Microsoft
Et vous ?
La nomination d'une dirigeante issue de l'IA et des plateformes de services plutôt que du monde du jeu vidéo est-elle la bonne décision pour Xbox ? Microsoft traite-t-il son activité gaming comme un problème de distribution plutôt que de création ?
Le modèle « Xbox Everywhere » — Game Pass, multiplateforme, cloud — peut-il fonctionner sans matériel propre fort ? La console est-elle encore un vecteur stratégique pour Microsoft, ou un boulet financier dont il cherche à se délester progressivement ?
La promesse de Sharma de ne pas inonder l'écosystème de « AI slop » est-elle crédible, venant d'une ancienne directrice de CoreAI chez Microsoft ? Comment les développeurs et les studios internes devraient-ils interpréter ce signal ?
Le départ silencieux de Sarah Bond — dont la stratégie « sans console » aurait rencontré une résistance interne — révèle-t-il une guerre de vision à l'intérieur de Microsoft Gaming ? Qui, finalement, décide de l'avenir d'Xbox : les équipes gaming ou la direction générale de Microsoft ?







La nomination d'une dirigeante issue de l'IA et des plateformes de services plutôt que du monde du jeu vidéo est-elle la bonne décision pour Xbox ? Microsoft traite-t-il son activité gaming comme un problème de distribution plutôt que de création ?
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