Intel nomme Lip-Bu Tan comme nouveau PDG : après les échecs de Pat Gelsinger pour restaurer la suprématie d’Intel sur le marché mondial des puces,
l'entreprise espère prendre un tournant stratégique

Intel, le géant mondial des semi-conducteurs, a récemment annoncé la nomination de Lip-Bu Tan en tant que nouveau PDG, une décision marquante qui suscite de nombreuses interrogations sur l'avenir de l'entreprise. Ce changement intervient après un parcours tumultueux sous la direction de l'ancien PDG, Pat Gelsinger, qui a laissé une empreinte indélébile, mais qui n'a pas pu conduire Intel vers une réussite incontestée dans la compétition féroce du secteur des puces.

Contexte

Sous l'ère Pat Gelsinger, la société a fait face à différentes situations : plusieurs licenciements massifs en 2022 et 2023, des résultats financiers décevants, la chute historique de l'action Intel, le procès intenté par les actionnaires en colère ou encore la vente de sa participation dans le concepteur de puces britannique ARM Holdings. Puis Lip-Bu Tan, vétéran de la société, a démissionné « avec effet immédiat » du conseil d'administration d'Intel, à la suite de rapports faisant état de divergences avec le PDG de l'époque Gelsinger sur ce que Tan considérait comme le personnel pléthorique d'Intel, la culture d'aversion au risque et le retard de la stratégie en matière d'intelligence artificielle.

Le parcours de Pat Gelsinger : une ère sous tension

Pat Gelsinger a été nommé PDG d'Intel en février 2021. Lors de sa nomination, il était perçu comme un sauveur potentiel pour l'entreprise qui, à ce moment-là, faisait face à une concurrence accrue, en particulier de la part d'AMD et de NVIDIA, deux acteurs majeurs du marché des semi-conducteurs. Le principal défi de Gelsinger était de remettre Intel sur la voie de l'innovation après plusieurs années de retard sur ses rivaux en termes de technologies de fabrication.

Sous la direction de Gelsinger, Intel a tenté de renforcer sa position en se concentrant sur des projets ambitieux tels que la transition vers des processus de fabrication en 7 nm et la relance de ses centres de données. D'ailleurs, dès mars 2021, Gelsinger avait mis en œuvre le plan de redressement d'Intel (IDM 2.0), conçu pour redonner à l'entreprise son avantage concurrentiel et l'aider à se concentrer sur la revitalisation de ses capacités de production (y compris la fabrication de puces pour d'autres entreprises), sur l'investissement dans les technologies de pointe en matière de puces et sur l'expansion sur de nouveaux marchés.

Toutefois, les observateurs du secteur ont prévenu qu'il faudrait des années pour réaliser le plan de redressement des activités de fonderie d'Intel, et beaucoup s'attendent à ce que TSMC conserve sa position de leader dans le domaine de la fonderie au cours des prochaines années.

Ainsi, la route n’a pas été sans obstacles. Le retard dans l’architecture des puces et les problèmes internes liés à la production ont plombé l'image d'Intel, qui a également vu ses parts de marché dans le secteur des processeurs pour ordinateurs personnels se réduire. De plus, l’incapacité à rattraper son retard dans le secteur des puces graphiques a permis à NVIDIA de solidifier sa position de leader avec son architecture GPU.

Ces défis ont été accentués par des changements dans l'industrie des semi-conducteurs, notamment la montée en puissance de l’ARM et l'expansion rapide des entreprises chinoises comme SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation) qui est parvenue à fabriquer et à commercialiser des puces de 7 nm, en dépit des sanctions des États-Unis visant à freiner l'industrie technologique chinoise dans son ensemble. En juillet 2022, la société américaine d'analyse des semiconducteurs TechInsights a affirmé avoir récemment acheté un ASIC de minage de cryptomonnaies fabriqué par SMIC et a découvert qu'il utilisait un processus de 7 nm après avoir étudié la matrice de la puce. Le manque de réactivité d'Intel face à ces évolutions a contribué à éroder la confiance des investisseurs et des partenaires technologiques.

En conséquence, la pression exercée sur Gelsinger a fini par se traduire par un recul stratégique : Intel a annoncé, fin 2024, que le moment était venu de repenser la direction de l'entreprise.

Depuis qu'il a pris ses fonctions, les actions d'Intel ont chuté d'environ 60 %. En août 2024, Intel a connu sa pire journée à Wall Street depuis 50 ans, atteignant 21,48 $, son plus bas niveau depuis 2013. La capitalisation boursière de l'entreprise était inférieure à 100 milliards de dollars. En octobre, Intel a enregistré une perte trimestrielle de 16,6 milliards de dollars, soit la plus importante perte nette de ses 56 années d'existence. Son chiffre d'affaires pour le trimestre était de 13,3 milliards de dollars, soit une baisse de 6 % par rapport à l'année précédente.


Lip-Bu Tan : un profil de technocrate et un leader du secteur

C’est dans ce contexte que Lip-Bu Tan, entrepreneur chevronné et expert en technologies, a été désigné pour succéder à Gelsinger. Tan n’est pas un inconnu dans le secteur des semi-conducteurs. À la tête de Cadence Design Systems, une entreprise de conception de logiciels de simulation de circuits intégrés, Tan a acquis une réputation de leader capable d’innover et de piloter une entreprise dans un environnement complexe et en constante évolution.

La nomination de Tan à la tête d'Intel est perçue comme un changement stratégique important. En tant qu’ancien président du conseil d'administration de la société de capital-risque Walden International, et en tant qu'investisseur dans de nombreuses entreprises de haute technologie, Tan a un sens aiguisé des tendances du marché et de la manière de positionner une entreprise pour l'avenir. Son expertise en gestion de technologies complexes et sa capacité à naviguer dans un secteur concurrentiel, souvent saturé, font de lui une figure clé capable de relever les défis d'Intel.

Dès son arrivée, il est probable que Tan mette l'accent sur plusieurs axes stratégiques pour redresser l'entreprise. L'une de ses priorités sera probablement de restaurer la compétitivité d'Intel en matière de fabrication de semi-conducteurs, en particulier dans le domaine des puces avancées, où Intel a perdu sa domination historique face à TSMC et Samsung.

Tan va succéder aux co-PDG intérimaires David Zinsner et Michelle Johnston Holthaus.

À l'occasion de sa nomination, Tan a déclaré : « Je suis honoré de rejoindre Intel en tant que PDG. J'ai énormément de respect et d'admiration pour cette entreprise emblématique, et je vois des opportunités significatives de remodeler notre entreprise de manière à mieux servir nos clients et à créer de la valeur pour nos actionnaires ».

« Intel dispose d'une plate-forme informatique puissante et différenciée, d'une vaste base installée de clients et d'une empreinte industrielle robuste qui se renforce de jour en jour à mesure que nous reconstruisons notre feuille de route en matière de technologie des processus », a poursuivi Tan. « Je suis impatient de rejoindre la société et de m'appuyer sur le travail accompli par l'ensemble de l'équipe d'Intel pour positionner notre entreprise pour l'avenir ».

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Quelles orientations pour Intel sous Lip-Bu Tan ?

Sous la direction de Tan, Intel pourrait adopter une approche plus agile, basée sur la diversification des produits et des services. Par exemple, le développement de puces pour l'intelligence artificielle et les technologies liées à l'informatique quantique pourrait être un axe de croissance clé. De plus, Tan pourrait chercher à renforcer les partenariats d'Intel dans le domaine des semi-conducteurs, en particulier avec des entreprises de fabrication telles que TSMC, afin de compenser la lenteur de l'entreprise dans le domaine des processus de fabrication.

La question de l'innovation est également cruciale. Tan, avec son expérience dans le domaine de la conception de logiciels et de systèmes, pourrait mettre l'accent sur des stratégies de recherche et développement axées sur les besoins futurs du marché, notamment dans les secteurs des puces autonomes et des appareils intelligents. Il pourrait également réévaluer l'approche d'Intel vis-à-vis de la production et de la conception interne, en équilibrant les activités de production maison avec des alliances externes, afin de maximiser l’efficacité et de réduire les coûts de production.

Un autre aspect du leadership de Tan pourrait être une révision de la stratégie d'Intel en matière d’acquisitions et d’investissements, avec un accent mis sur des sociétés innovantes dans des secteurs comme l’IA, l’Internet des objets (IoT) et la 5G. Cette approche permettrait à Intel de se diversifier davantage et de rester compétitif face à des rivaux comme NVIDIA, AMD et même Apple, qui développent leur propre architecture de puces.

Il faut dire qu'avant son arrivée, Intel a officiellement renoncé à concurrencer Nvidia et AMD sur le marché des accélérateurs d’intelligence artificielle pour les centres de données avec l’abandon de son architecture GPU Falcon Shores. Cet échec s’ajoute à une série de projets avortés, dont Rialto Bridge et Ponte Vecchio, qui devaient positionner Intel comme un acteur clé de l’IA. Malgré cet échec, Intel conserve une présence dans l’IA avec ses accélérateurs Gaudi3. Toutefois, ceux-ci sont désormais dépassés par les nouvelles générations de Nvidia (Blackwell) et AMD (MI325X), réduisant considérablement leurs chances de succès. De plus, la roadmap d’Intel reste floue, notamment avec le projet Jaguar Shores, qui pourrait connaître le même sort que ses prédécesseurs.


La rupture avec le passé : la fin d'une ère pour Intel ?

Le départ de Gelsinger marque, sans aucun doute, la fin d'une ère pour Intel. L'entreprise, autrefois pionnière dans le domaine des semi-conducteurs, semble avoir été secouée par une série de défis internes et externes, avec un retard croissant par rapport à ses principaux concurrents. Cependant, le choix de Lip-Bu Tan comme nouveau PDG offre un nouveau souffle à l'entreprise, avec une vision de renouveau et d’adaptation à un marché mondial en constante évolution.

Mais Doug O'Laughlin a une vision différente du passage de Gelsinger : « La plupart des membres n'ont aucune expertise technique et les personnes les plus responsables de la situation actuelle d'Intel siègent toujours au conseil ».

Quoiqu'il en soit, les prochains mois seront cruciaux pour l’avenir d’Intel. Les investisseurs, les analystes et les observateurs du secteur suivront de près les décisions prises par Tan pour savoir s’il sera capable de redresser Intel, de regagner la confiance du marché et de revenir en tête de la compétition technologique. Mais une chose est certaine : l’arrivée de Tan marque un tournant pour Intel, et son leadership pourrait bien déterminer le futur de l’entreprise dans l’industrie des semi-conducteurs pour les années à venir.

Source : Intel

Et vous ?

Quelles sont les chances qu'Intel réussisse à rattraper son retard face à TSMC et Samsung en matière de fabrication de semi-conducteurs ?

Avec la montée en puissance de l'IA, comment Intel pourrait-elle réorienter ses stratégies pour devenir un acteur incontournable dans ce secteur ?

Lip-Bu Tan pourra-t-il naviguer avec succès entre innovation interne et partenariats externes pour sécuriser la compétitivité d'Intel ?

La diversification des produits d'Intel, notamment avec les puces pour l’Internet des objets et la 5G, sera-t-elle suffisante pour reconquérir des parts de marché face à des rivaux comme NVIDIA et AMD ?